lundi 18 mars 2019

Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), pataphysicien.

Je ne sais pas vous, mais moi je n’aurais jamais associé Céline à la pataphysique… même si je suis sensible à l’humour sous-jacent de beaucoup de ses textes !
Tombé sur une carte postale de P. J. Dunbar* sobrement intitulée Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), pataphysicien – et présentant l'auteur portant la Grande Gidouille blanche du président par intérim perpétuel du conseil suprême du collège de pataphysique… 
Je me suis penché sur cette étrange mise en relation de Louis-Ferdinand Céline avec Alfred Jarry et son Père Ubu.

* Carte postale publiée en série limitée (ici numérotée 202/500)
sous les auspices du Total’s Club traditionnel (!!??!?)  

Céline, Voyage au bout de la nuit :

«La pataphysique, c'est l'Infini mis à la portée des pastiches.»

À ma grande surprise, plusieurs textes mettent en relation les deux mondes.
Ainsi dans Universalis.fr, on peut lire : 
"Ce texte de Valéry constitue en son entier une des plus pertinentes expressions théoriques de la ’pataphysique:
«Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas? [...] Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons.»
On conçoit mieux maintenant que d’Épicure à Jarry les pataphysiciens (qu’on préfère appeler patacesseurs), sans être légion, ont été de quelque poids puisqu’on peut nommer, en abrégeant, Lucrèce, Lucien de Samosate, Zénon d’Élée, Béroalde de Verville, Rabelais, Cyrano de Bergerac, Cervantès, Swift, Lichtenberg, Marcel Schwob, Lewis Carroll; ou, contemporains de Jarry, Jules Verne et Erik Satie; ou venant après lui, Arthur Cravan, les Pieds Nickelés, Raymond Roussel, Marcel Duchamp, Julien Torma, Louis-Ferdinand Céline, les Marx Brothers, Borges."


Bardamu, héros célinien peint par Gen Paul
Certains notent que dans le calendrier pataphysique d’Alfred Jarry, la Saint-Bardamu est le cinquième jour
du mois d’Absolu.


Très tôt – dans Comœdia du mercredi 5 août 1936 –, Fernand Lot (1902-1986,
auteur d'une plaquette sur Alfred Jarry) imaginait un échange cinglant entre Ubu et Bardamu sur l'inutilité de la littérature…



Dans les Dossiers Acenonetes du Collège
de 'pataphysique
, le 
No 16 du 22 phalle 88, soit le 1er septembre 1961…
ayant pour thème le Centenaire de la découverte du pôle Nord par le capitaine Hatteras… 
offre à son sommaire 
Hommage vernien par les TT.SS. Paul-Émile Victor (dessins), Dubuffet (texte et dessins), Jean Ferry, Raymond Queneau (texte et dessins), Eugène Ionesco. Étude très neuve de Henri Robillot sur l’électricité vernienne... 
Et de Latis sur L.-F. Céline, de F. Laloux sur Un œuf au plat, de Caradec sur la Norme Vian (document inédit de Boris Vian).

C'est la seul évocation de Céline dans cette collection…

Ailleurs, c'est par le truchement du Nihilisme que le rapprochement entre Céline et Jarry se fait.
«La cinquième forme de nihilisme ou façon de réagir à la perte des illusions est de transformer l’annihilation en investissement culturel. Les penseurs, historiens, artistes vont s’emparer de la question du nihilisme et d’aucuns considèrent cette démarche comme une véritable, sinon la plus pure, forme de nihilisme. Ainsi se répand dans l’Europe de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles un nihilisme culturel. Les écrivains, souvent qualifiés d’antimodernes, sont légion à peindre l’univers nihiliste de leur temps, de Flaubert à Cioran, de Musil à Broch et Kafka, en passant par Jarry, Céline ou Camus, sans oublier, bien sûr, Tourgueniev et Dostoïevski. (La violence nihiliste par Robert C. Colin Dans Topique 2007/2 n° 99) 
C'est ainsi qu'ils apparaissent de concert sur la  couverture de ce Magazine littéraire 279 de juillet-août 1990.



jeudi 14 mars 2019

Louis-Ferdinand Céline, « l'écrivain maudit sort du silence pour raconter Sigmaringen.» Le 22 juin 1957 dans Paris-Match

Le 22 juin 1957, Paris-Match consacre quatre pages 
à Louis-Ferdinand Céline, « l'écrivain maudit» qui, écrit Guillaume Hanoteau*, « sort du silence pour raconter Sigmaringen.»














Guillaume Hanoteau* est né à Paris le 29 avril 1908. 
Avocat au barreau de Paris de novembre 1931 à décembre 1945. Durant la Seconde Guerre mondiale, il fut résistant sous le pseudonyme de "Lombard". Henry Charbonneau, neveu de Joseph Darnand, écrit : « Guillaume Hanoteau roule ses bons gros yeux et trinque gentiment avec les plus compromis de la collaboration, parfois même à la table où le ministre Darnand prend sans façon l'apéritif avec Boubal (le patron du Flore). Dans quelques jours il sera capitaine FFI ! Il n'a pas dû "capitainer" grand-chose ! ». 
En 1945, il est témoin de l'assassinat de l'éditeur Denoël. Deux jours après le crime, Guillaume Hanoteau était jugé par défaut par le conseil de l’Ordre des avocats et radié à l’unanimité.
Guillaume Hanoteau s'oriente alors vers l'écriture et le journalisme. Il rédige pour Marie-Claire une chronique, « Le Paris des Parisiennes » et des articles pour Télé 7 jours et surtout Paris Match, auquel il collabora de 1952 à 1975.
http://www.thyssens.com/04assassinat/temoins/hanoteau.php

vendredi 8 mars 2019

Céline : Au début était l’émotion. Entretien inédit de mars 1955 réalisée par Robert Sadoul pour la Radio Suisse-Romande

Cet entretien — présenté comme inédit dans le Magazine littéraire 280 de septembre 1990 —, a été redécouvert par Gérard Valbert de la Radio Suisse-Romande. Il s'agit d'une interview de mars 1955 réalisée par Robert Sadoul.

C'était la première fois que Céline parlait à la radio ; c'était aussi sa première intervention après son retour du Danemark, elle coïncidait absolument avec la publication d'Entretiens avec le professeur Y. « J’ai compris  illico presto, et d'un ! avant tout ! que «jouer le jeu», c'était passer à la radio… toutes affaires cessantes !… d'aller y bafouiller ! tant pis ! n'importe quoi !… mais d'y faire épeler son nom cent fois ! mille fois !… que vous soyez le "savon grosses bulles"; ou le "rasoir sans lames Gatouillat"… ou "l'écrivain génial Illisy" !… la même sauce ! le même procédé ! et sitôt sorti du micro vous vous faites filmer ! en détail ! filmer votre petite enfance, votre puberté, votre âge mûr, vos moindres avatars…»
Céline y mis à l'épreuve des idées et des formules qu'il peaufinera dans ses entretiens ultérieurs… de l'invention du bouton de col à bascule au style émotif en passant par le crawl qui détrône la brasse… 

La toute première interview radiophonique de CÉLINE qui s'entretient avec Robert Sadoul pour la Radio Suisse-Romande en mars 1955. Un échange qui sera publié en 1990 dans le Magazine Littéraire n°280. Le texte est reproduit intégralement dans les "Cahiers Céline 7, Céline et l'actualité littéraire 1933-1961".
https://www.youtube.com/watch?v=wQOUB8Hnmig














mercredi 20 février 2019

Louis Destouches à la SDN (1924-1927)



Le docteur Louis Destouches s’engage à la Section d’hygiène de la Société des Nations en 1924. Lorsqu’il la quittera, trois ans plus tard, il sera Céline, écrivain débutant et antisémite. Deux rencontres majeures à Genève auront accompagné cette transformation.

Lorsque Louis Destouches pose ses valises à Genève, ce 26 juin 1924, laissant femme et enfant derrière lui à Rennes, il a tout juste 30 ans. Celui qui publiera, huit ans plus tard, l’un des chefs-d’œuvre de la littérature française, Voyage au bout de la nuit, sous le nom de Louis-Ferdinand Céline, est alors un inconnu en quête de vie nouvelle et de voyages, un doctorant en médecine en quête d’une grande cause. Dans l’immédiat, ce sera la Société des Nations (SdN). Quand il quittera cette organisation, trois ans plus tard, deux rencontres auront changé sa vie: celle d’une muse américaine, qui accompagnera ses débuts en littérature; celle d’un maître polonais, figure quasi paternelle sur laquelle se transposera sa haine des juifs.


Sur la fiche de renseignement de la SdN qu’il remplit le jour
de son entrée – dont l’original peut se consulter au Service
des archives de la Bibliothèque de l’ONU au Palais des Nations –, Louis Destouches indique bien connaître le français, l’anglais et l’allemand, avoir un enfant de 4 ans, loger à l’hôtel La Résidence, route de Florissant, que la personne à prévenir le cas échéant habite 6 quai (de) Richemont à Rennes et être engagé à la Section d’hygiène, en tant que classe B, pour une période temporaire avec un traitement de 1000 francs suisses par mois.
Six semaines plus tard, il décroche un contrat jusqu’au 31 décembre 1927 au «poste de responsable des échanges de médecins spécialistes» pour un salaire de 15000 francs par an. « C’est ici que se trouve ton vieux Louis. Ici, dans la ruche internationale […]. Cette fois j’embrasse des problèmes d’hygiène de belle envergure et, mon Dieu, j’aime cela », écrit-il à Albert Milon, un ancien camarade d’armée.


Son poste à la SdN,
Louis Destouches le doit
à Selskar M. Gunn,
représentant en Europe
de la Fondation Rockefeller

Ce poste, Louis Destouches le doit à Selskar M. Gunn, représentant en Europe de la Fondation Rockefeller. Avant de reprendre des études, Destouches s’était fait propagandiste de la lutte contre la tuberculose pour le compte de l’organisation philanthropique américaine. Celle-ci finance à présent la nouvelle Section d’hygiène de la SdN. Selskar M. Gunn va recommander son protégé au directeur, le docteur Ludwig Rajchman, un ami polonais d’origine juive réputé pour ses travaux en médecine sociale.
Après une première rencontre entre les trois hommes à Paris, en avril, Rajchman écrit au secrétaire général de la SdN, le Britannique Eric Drummond, qui donne son aval à toute nomination: Destouches « est un homme très intelligent et enthousiaste […]. C’est un grand croyant des idéaux de la SdN. » Les deux hommes vont rapidement s’entendre et travailler à la « réalisation d’un dessein sans précédent: la création d’un réseau mondial de bureaux sanitaires de renseignements épidémiologiques », écrit Théodore Deltcher Dimitrov, qui a réuni dans un volume l’ensemble de la documentation relative à Céline dans les archives de la SdN.
La Section d’hygiène est l’ancêtre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Théodore Deltcher Dimitrov voit en elle « l’organe le plus efficace dans le système sociétaire qui a produit des résultats tangibles dans la coopération internationale pour la santé de l’humanité ». Rajchman prévoit de créer des bureaux régionaux en Amérique latine, en Afrique occidentale et en Océanie. Mais « la crainte des gouvernements d’une "médecine sociale", dangereuse et coûteuse, inspirait les délégués dans leurs critiques, soupçons et accusations », ajoute Théodore Deltcher Dimitrov.


Le docteur Destouches va en faire la pénible expérience. A partir de novembre 1924, durant dix-huit mois, il multiplie les missions en Europe, se rend en Amérique, puis en Afrique. Il pilote des groupes de médecins, discute de projets au nom de la SdN: un travail de diplomate. Lors de ces périples, il rédige des rapports et tient informé Rajchman des problèmes logistiques et humains des "échangistes", comme on nomme leurs participants.
Le voyage en Amérique, à partir de février 1926, est le plus instructif pour les biographes de Céline. L’étape de Cuba, où Rajchman pensait ouvrir un bureau régional, est une première déception. Cette île "riche" et qui vit dans la « peur d’une intervention américaine toujours à prévoir en cas d’épidémie » inspire à Destouches ce commentaire: « Tout cela est trop grand pour moi, il est temps de nous en aller, voilà mon avis. »
Aux Etats-Unis, le diplomate-médecin se casse les dents sur une administration allergique à la SdN, une organisation inventée en 1919 par un président américain, Woodrow Wilson, mais qui fut aussitôt rejetée par son parlement. A la Maison-Blanche, Destouches a ainsi la surprise d’être présenté au président Calvin Coolidge en tant que membre d’une mission panaméricaine. « On ne me donna ni nationalité, ni titre, mon nom simplement, j’ai dû passer pour Sud-Américain, écrit-il dans un pli confidentiel à Rajchman. […] Je me suis demandé si je n’allais pas pousser à mon tour un petit "Vive la SdN", Monsieur. Mais j’ai réfléchi que nous n’y gagnerions pas grand-chose et que le scandale serait immense. »

Chez les “chimpanzés” de Ford


La visite des usines Ford à Detroit, le 6 mai 1925, sera l’objet d’un rapport très détaillé de Destouches. Citant les propos du médecin chargé des admissions de l’usine, l’envoyé de la SdN décrit un système de production de masse qui emploie une armée de bras cassés et de crétins. « Pour nous, l’ouvrier rêvé c’est le chimpanzé », explique son collègue américain. Commentaire de Destouches: « Cet état de choses à tout prendre au point de vue sanitaire, et même humain, n’est point désastreux quant au présent, il permet à un grand nombre de gens de vivre qui en seraient bien incapables en dehors de chez Ford. » L’expérience de la production standardisée avec sa division du travail, innovation majeure du fordisme, inspirera la critique du capitalisme américain dans le Voyage.
En décembre 1925, Louis Destouches quitte La Résidence pour s’installer dans un trois-pièces à Champel, au chemin de Miremont. En juin 1926, alors qu’il est en Afrique, son divorce est prononcé à Rennes. Enfin libéré d’un mariage qui lui pesait, Destouches aurait pu s’investir entièrement dans sa carrière de fonctionnaire international. Il va au contraire s’en détacher. L’ennui administratif, la vacuité de sa tâche, le besoin de renouveau, tout le pousse vers d’autres horizons. Sa vie va connaître un tournant à l’automne 1926, par une rencontre au cœur de Genève.

Une passion américaine
« L’homme a 32 ans. Il est grand, mince, les yeux d’un bleu très clair. Il est élégant, et même un peu dandy sur les bords, la mise recherchée, veste de tweed et cravate assortie. Il monte vers la Vieille Ville après avoir laissé les rives du Léman. C’est alors qu’il aperçoit une très jeune femme, menue, ravissante, de petite taille, le visage encadré d’une somptueuse chevelure rousse. Elle s’est arrêtée devant une librairie. Il s’approche et fait mine lui aussi de s’intéresser à la vitrine. » C’est ainsi que l’écrivain et biographe Frédéric Vitoux relate la première rencontre entre Louis Destouches et Elizabeth Craig, danseuse américaine qui deviendra sa grande passion amoureuse, "l’Impératrice" du Voyage, livre qui lui sera dédicacé. C’est pour la rejoindre à Paris que Destouches abandonnera Genève dès le printemps 1927, au bénéfice de congés maladie jusqu’au terme de son contrat.
À la même période, le médecin entame sa mue d’écrivain, s’essayant à l’écriture d’une pièce de théâtre qu’il intitulera L’Église. L’église, c’est la SdN, une organisation contrôlée par des juifs qui veulent en faire un instrument de domination mondiale. Ce premier écrit antisémite annonce les pamphlets d’une tout autre virulence à partir de 1937, lorsque Céline se sera transformé en thuriféraire de l’hitlérisme en France.

L'Église première édition de 1933 avec en frontispice
L'Inconnue de la Seine, célèbre à l'époque.jpg

Quand Rajchman devient Yudenzweck
L’Église est dirigée par trois juifs de 45 ans, Moïse, directeur du service des indiscrétions, Mosaïc, directeur des affaires transitoires, et Yudenzweck, directeur du service des compromis. « Quand Céline, dans les premiers mois de 1927, écrivait à Genève L’Église, il venait la lire, par petits bouts, à Marja Rajchman, qui, un beau jour, put entendre une description caricaturale, nettement antisémite, d’un protagoniste de la pièce, membre de la SdN, appelé "Yudenzweck"; compte tenu de son activité, que précisait le manuscrit, ce personnage ne pouvait être que Ludwig Rajchman, tourné par l’auteur en ridicule, et méprisé », écrit Marta Aleksandra Balinska, arrière-petite fille de Rajchman.
Destouches, qui était devenu un proche de la famille, ne se contente pas de faire la lecture de sa pièce à l’épouse de son directeur, mais la fait aussi à ce dernier. Un acte de rupture ? Pas du tout. Destouches, même après avoir quitté la SdN, ne cessera de solliciter des bourses d’études à ce même Rajchman, auquel il donne du « Mon cher ami » et qui continuera d’agir comme un protecteur, cela jusqu’à la publication de la pièce, en 1933, qui marque la fin de leur correspondance.
Rajchman réapparaîtra en 1937 sous les traits de Yubbenblat dans Bagatelles pour un massacre, le premier pamphlet raciste publié par un Céline qui a embrassé la cause de l’Allemagne nazie. La SdN y est cette fois qualifiée de «Synagogue dans un temple maçon». « Par les circonstances de la vie, je me suis trouvé pendant quatre ans titulaire d’un petit emploi à la SdN, secrétaire technique d’un juif […]. Les places notables, les vrais nougats sont occupés, là comme ailleurs, par les juifs et les maçons », écrit-il.

Les dettes genevoises
« Il justifiera après coup et très tardivement, en 1960, son antisémitisme par son expérience de la SdN, explique Annick Duraffour, co-auteure d’une somme remarquable sur le racisme de Céline et les aspects les plus sombres lors de sa collaboration avec les SS. Mais cette expérience aurait pu tout aussi bien le persuader du contraire. Pour être déçu par les échecs de la SdN, il faudrait que Destouches-Céline en ait partagé les espoirs et idéaux. Or il me semble que rien n’est plus éloigné de sa culture familiale et personnelle que le souci du droit, la confiance en la raison, en la négociation. »
Dans L’Église apparaît aussi pour la première fois Bardamu, le double de Destouches et anti-héros du Voyage. « Docteur en médecine, Français, au service de nos commissions sanitaires pendant quatre ans […]. Scientifiquement médiocre, administrativement nul », voilà comment ses supérieurs le décrivent dans la pièce de théâtre. C’est déjà du Céline.
L’administration, justement, poursuivra Destouches durant des mois après son départ de Genève, comme le montrent de nombreux documents des archives Céline de la SdN. Parti rejoindre son Américaine à Paris (où il va ouvrir un cabinet qui sera un autre échec cuisant), Destouches laisse de nombreuses factures impayées (que réglera en partie Rajchman): électricité, décoration intérieure, loyer, traiteur, déménageur, il y en a pour des centaines de francs. Cela remontera jusqu’au conseiller d’Etat Edmond Turrettini, chargé du Département de justice et police, qui alertera le secrétaire général de la SdN, Drummond, pour « bien vouloir envisager la suite » à donner contre cet ex-employé indélicat…

Source : Frédéric Koller dans Le Temps Publié mardi 15 août 2017 sous le titre : A Genève, le docteur Destouches est devenu Céline l'écrivain antisémite

L'improbable rencontre de Céline et Cohen
«Sans résultat, j’ai tenté d'interroger Albert Cohen sur Louis-Ferdinand Céline. Vers 1925, ensemble, ils fréquentaient les institutions internationales de Genève et, entre gens de la SDN et du BIT, on se connaissait. Tous deux avaient autour de trente ans, déjà écrivaient et habitaient  le même quartier. Cohen ne voulait pas entendre parler de ce romancier qui, dans ses livres, tout en même temps que Pagnol, retenait l'attention d'Adrien Deume (le cocu de Belle du Seigneur, ndlr) : "Céline, auteur à la mode" disait le futur membre A de la SDN d'un gaillard qui, de la SDN n'avait été que membre B. Disons simplement que Cohen est cité dans Bagatelles pour un massacre (sans son prénom, dans une liste répétée et mouvantes de vrais et de faux juifs, ndlr). A Genève, à ce qu'on m'a dit, l'auteur du Voyage au bout de la nuit avait eu des maîtresses juives et celui de Belle du Seigneur préférait les Occidentales (sic). 

Source : Jacques Lecarme Images de la SDN chez Céline et chez Cohen dans Albert Cohen dans son siècle

vendredi 25 janvier 2019

Merline… la monstrueuse puissance du nihilisme par Ernst Jünger


Ernst Jünger sur Céline 

dans Premier journal Parisien (1941-1943)



Paris, le 7 décembre 1941
L'après-midi à l'institut Allemand, rue Saint-Dominique. Là, entre autres personnes, Merline, grand, osseux, robuste, un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion ou plutôt dans le monologue. Il y a, chez lui, ce regard des maniaques, tournés en dedans, qui brille comme au fond d'un trou. Pour ce regard, aussi, plus rien n'existe ni à droite ni à gauche : on a l'impression que l'homme fonce vers un but inconnu. «J'ai constamment la mort à mes côtés» […]
Il dit combien il est surpris, stupéfait, que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n'exterminions pas les Juifs – il est stupéfait que quelqu'un disposant d'une baïonnette n'en fasse pas un usage illimité. « Si les Bolcheviks étaient à Paris, ils vous feraient voir comment on s'y prend ; ils vous montreraient comment on épure la population, quartier par quartier, maison par maison…» […]
J'ai appris quelque chose, à l'écouter parler ainsi deux heures durant, car il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme.

Paris, le 14 mars 1943 
Il m'a dit que cet auteur (Céline), malgré ses revenus élevés, est toujours à court d'argent, car il le distribue entièrement aux prostituées qui, avec toutes leurs maladies, ont recours à ses soins. 

Paris, 16 novembre 1943 
Le soir à l'institut allemand. Il y avait le sculpteur Breker avec sa femme, qui est grecque; De plus, Mme Abetz et les jolies figures d’Abel Bonnard et de Drieu La Rochelle, contre lesquelles, en 1915, j’ai échangé des coups de feu. [...] Céline, aux ongles sales: maintenant dans une phase où la vue des nihilistes devient physiquement insupportable. 

À la date du 22 Juin 1944, Ernst Jünger n'a pas changé d'opinion sur Céline :
«(Heller) m'a raconté que Merline, aussitôt après le débarquement, avait demandé d'urgence des papiers à l'ambassade et s'était déjà réfugié en Allemagne. Curieux de voir comme des êtres capables d'exiger de sang-froid la tête de millions d'hommes s'inquiètent de leur sale petite vie. Les deux faits sont liés.»




Journal de guerre (Strahlungen 1949, trad. fr. René Julliard 1951 et 1953)
Jünger, «Ce petit Boche... cette espèce de flic. »

En 1951, Céline était revenu d'exil. En 1951 aussi, les Strahlungen d’Ernst Jünger, qui sont ses journaux de la Deuxième Guerre mondiale, avaient été publiés en traduction française. Dans ces carnets, Jünger mentionne une conversation explosive qu'il a eue pendant l'occupation allemande de la France avec un Français. Jünger avait donné à ce Français un pseudonyme, mais le traducteur, sans avertir Jünger, avait tout simplement remplacé ce pseudonyme par le nom de Céline.
À cause de cette indiscrétion, une succession de procédures ridicules et désagréables pour les deux parties s'ensuivit. On eut recours aux tribunaux. Pour Céline, il avait été très désagréable de voir se raviver à nouveau tout le débat sur sa pseudo-collaboration avec les Allemands, débat qui s'était assoupi au moment de son retour en France. Tout cela me repassait dans la tête avec la vitesse de l'éclair et j'ai dit à Céline qu'il nous avait reçu fort aimablement mais que je ne voulais pas lui dissimuler que j'avais été le secrétaire de Jünger. L'effet de cette divulgation fut étonnant. Pour la première fois, Céline lève la tête, pour la première fois, il me regarde droit dans les yeux. De sa bouche s'écoule alors un flot de gros mots, prononcés à froid, un flot de ces gros mots si nombreux dans ses livres. Il répétait sans cesse deux expressions : «Ce petit Boche... cette espèce de flic. »
Ce qui était déroutant, c'est que Céline, en prononçant ces mots, ne s'énervait pas, n'élevait même pas la voix. Il n'était pas hystérique, ou alors c'était une hystérie sur glace! La mention du nom [de Jünger] l'avait réveillé. Il nous a alors accompagnés dans le corridor vers la porte de la maison et a commencé à nous parler avec jovialité.

Armin MOHLER Visite à Céline dans Von rechts gesehen, Stutgart, Seewald Verlag, 1974 Source : http://louisferdinandceline.free.fr/indexthe/temoigna/mohler.htm

Commentaires
Rappelons que ce commentaire très dur sur Céline a été publié (sinon écrit !) en 1951… Jünger lui-même n'était pas en odeur de sainteté dans son pays à cause de ses accointances avec la droite allemande et même avec les Nazis, certains lui reprochant par exemple d'avoir fourni des arguments intellectuels au national-socialisme dans son livre Le Travailleur (Der Arbeiter - 1931). Quoi de plus facile alors que de se refaire une virginité sur le dos de ce pauvre Merline que, par ailleurs, il n'aimait pas. Un monde séparait en effet les deux hommes, et en particulier sur le sujet de la guerre, Jünger glorifiant le courage du soldat, Bardamu avouant sa grande lâcheté… L'aristo impeccable ne pouvait que faire un sort au clochard qui le dégoûtait… 
PS : Il faut noter que dans ce texte tous les propos antisémites de Céline sont rapportés alors que ceux parlant des Bolchéviks sont des citations clairement encadrées de guillemets.
Christian Mouquet  

Jünger, habituellement plus fin, ne réalise pas que Céline jouait simplement le rôle du perfide nihiliste, comme d'habitude avec des interlocuteurs qui l'indifféraient. Céline sera sans doute de plus en plus content de duper le boche arrogant et de susciter l'indignation croissante de l'intellectuel glacé et aristocratique, un combattant comme lui durant la Première Guerre mondiale. Événement dont Jünger, contrairement à Céline qui a raconté les horreurs par le petit bout de la lorgnette, a été un laudateur glacial et passionné dans ses premières œuvres, évoquant la grandeur du combattant qui a résisté aux tempêtes de l'acier.
Andrea Lombardi

mercredi 23 janvier 2019

Les "gueules" céliniennes par Michel Mouls (publié dans Céline en phrases) 1 ) La Méhon




Mademoiselle Méhon, Mme Méhon, La Méhon

«J’avais un choix pour dégueuler ! la mère Méhon !... Çâkya-Mouni !...»

Mademoiselle MÉHON, la boutique juste en face de nous, c'est à pas croire ce qu'elle était vache.
Elle nous cherchait des raisons, elle arrêtait pas de comploter, elle était jalouse. Ses corsets pourtant, elle les vendait bien. Vieille, elle avait sa clientèle encore très fidèle et de mères en filles, depuis quarante ans. Des personnes qu'auraient pas montré leur gorge à n'importe qui.

"Il faut avouer que le Passage, c’est pas croyable comme croupissure. C’est fait pour qu’on crève, lentement mais à coup sûr, entre l’urine et les petits clebs, la crotte, les glaviots, le gaz qui fuit. C’est plus infect qu’un dedans de prison. Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. Tout le monde s’est mis à suffoquer. Le passage devenait conscient de son ignoble asphyxie !»
C'est à propos de Tom, que les choses se sont envenimées, pour l'habitude qu'il avait prise de pisser contre les devantures. Il était pas le seul pourtant. Tous les clebs des environs ils en faisaient bien davantage. Le Passage c'était leur promenade.
Elle a traversé exprès, LA MÉHON, pour venir provoquer ma mère, lui faire un esclandre. Elle a gueulé que c'était infâme, l'ignoble façon qu'il cochonnait toute sa vitrine, notre petit galeux...
Ça s'amplifiait ses paroles des deux côtés du magasin et jusqu'en haut dans le vitrail. Les passants prenaient fait et cause. Ce fut une discussion fatale. Grand'mère pourtant bien mesurée dans ses paroles lui a répondu vertement.
Papa en rentrant du bureau, apprenant les choses, a piqué une colère, une si folle alors qu'il était plus du tout regardable ! Il roulait des yeux si horribles vers l'étalage de la rombière qu'on avait peur qu'il l'étrangle.
Tous on a fait de la résistance, on se pendait à son pardessus... Il devenait fort comme un tricar. Il nous traînait dans la boutique... Il rugissait jusqu'au troisième qu'il allait en faire des charpies de cette corsetière infernale... "J'aurais pas dû te raconter ça !"... que chialait maman. Le mal était fait.
Pendant les semaines qu'ont suivi, j'ai été un peu plus tranquille. Mon père était tout absorbé. Dès qu'il avait un instant libre, il reluquait chez LA MÉHON. Elle en faisait autant de son côté.
Derrière les rideaux, ils s'épiaient, étage par étage. Dès qu'il rentrait du bureau, il se demandait ce qu'elle pouvait faire. C'était vis-à-vis...
Quand elle se trouvait dans sa cuisine, au premier, il se planquait dans un coin de la nôtre. Il grognait des menaces terribles... " Regarde ! Elle s'empoisonnera jamais cette infecte charogne !... Elle bouffera pas des champignons !... Elle bouffera pas son râtelier ! Va ! elle se méfie du verre pilé !... O pourriture !... "
Il arrêtait pas de la fixer. Il s'occupait plus de mes instincts... Dans un sens c'était bien commode. 
Les voisins, ils osaient pas trop se compromettre. Les chiens urinaient partout, et sur leurs vitrines aussi, pas spécialement sur LA MÉHON.


On a beau répandre du soufre, c'était quand même un genre d'égout le Passage des Bérésinas. La pisse ça amène du monde. Pissait qui voulait sur nous, même les grandes personnes ; surtout dès qu'il pleuvait dans la rue.
On entrait pour ça. Le petit conduit adventice l'allée Primorgueil on y faisait caca couramment. On aurait eu tort de nous plaindre. Souvent ça devenait des clients, les pisseurs, avec ou sans chien.
(...) Papa, il en dormait plus. Son cauchemar c'était le nettoyage du carré devant notre boutique, les dalles qu'il fallait qu'il rince tous les matins avant de partir au bureau. Il sortait avec son seau, son balai, sa toile et en plus la petite truelle qui servait pour les étrons, à glisser dessous, les faire sauter dans la sciure. Des étrons, il en venait toujours et davantage, et bien plus devant chez nous qu'ailleurs, en large comme en long. C'était sûrement un complot.
LA MÉHON, de sa fenêtre au premier, elle se fendait la gueule à regarder mon père se débattre dans les colombins. Elle jouissait pour toute une journée. Les voisins, ils accouraient pour compter les crottes.

Mme Méhon, la corsetière, de l'autre boutique en face de nous, elle s‟approche des fenêtres pour mieux se marrer. C‟est une ennemie infatigable, elle nous déteste depuis toujours. […]
« Auguste ! Auguste ! Je t'en prie ! Pense au petit. Pense à moi ! Appelle ton père, Ferdinand !...
— Papa ! Papa ! que je hurlais à mon tour... »
Je me demandais qui il allait tuer ? La Méhon ? Grand-mère Caroline ? Les deux comme chez Cortilène ? Il faudrait qu'il les trouve ensemble ?
Peng ! Peng ! Peng !... Il arrêtait pas de tirer... Les voisins sont accourus. Ils croyaient à une hécatombe...
À force, il a plus eu de balles. Il est remonté finalement... Quand il a soulevé la trappe, il était livide comme un mort. On l‟a entouré, on l‟a soutenu, installé dans le fauteuil Louis XIV, au milieu du magasin. On lui parlait tout doucement. Son revolver fumait encore pendu au poignet.
Mme Méhon en entendant cette mitraille, elle a foiré dans ses jupes... Elle a traversé pour se rendre compte. Alors là au milieu des gens, ma mère lui a crié ce qu'elle pensait. Elle pourtant qu'était pas osée.
« Entrez ! Venez voir ! Regardez Madame ! Dans quel état vous l'avez mis ! Un honnête homme ! Un père de famille ! Vous n'avez donc pas honte ! Ah ! Vous êtes une vilaine femme !... »
La Méhon, elle en menait plus large. Elle est rentrée vite chez elle. Les voisins la regardaient durement. Ils ont réconforté papa. « J'ai ma conscience pour moi !» qu'il ruminait tout doucement. M. Visios, le marchand de pipes qu'avait servi dans la marine pendant sept ans, il l'a raisonné.

(Mort à crédit)