dimanche 28 février 2021

Avis de grand frais sur la Sec (Société d'études céliniennes) Le Bulletin célinien de février 2021

La Société d’études céliniennes (Sec) 
à la croisée des chemins 

Le Bulletin célinien, n° 437, février 2021
Entretien avec Marc Laudelout 

La SEC existe depuis près d’un demi-siècle. Alors que son actuel président entame son dernier mandat, le moment est venu de tracer un historique et d’établir un bilan suite à l’assemblée générale qui s’est tenue en décembre dernier. Entretien avec l’éditeur du BC qui en a été membre pendant quarante ans et qui a été un peu mêlé aux derniers avatars de cette société d’études. 

François Gibault, président de la Sec devant la tombe de Céline
au cimetière des Longs-Réages à Meudon, le 1er juillet 2011

Quelle est l’origine de la Société d’Études céliniennes ? 

Marc Laudelout : Cela remonte à l’automne 1975 lorsque plusieurs céliniens, provenant d’une dizaine de pays différents, se réunissent au “New College” d’Oxford pour le premier colloque international consacré à Céline. Les communications sont réparties en six tables rondes dirigées par Henri Godard, Albert Chesneau, Philippe Alméras, Colin Nettelbeck, Danielle Racelle-Latin et Merlin Thomas. C’est à l’issue de ce colloque que sera créée la Société d'Études céliniennes sous la forme d’une association régie par la loi de 1901. Au cours de l’été 1976, les statuts seront déposés à la Préfecture de Police et l’objet de la société publié au Journal officiel ¹. 

Marc Laudelout, directeur et animateur du Bulletin célinien par Chard 

Quel était précisément l’objet de cette société d’études ? 

Marc Laudelout : Dans les statuts, il est indiqué que le but de la SEC consiste à «favoriser la diffusion et la connaissance de l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline par la création d’échanges internationaux, d’un bulletin, d’un comité bibliographique et d’une bibliothèque.» 
On reconnaît la “patte” de Jean-Pierre Dauphin, féru de bibliographie et qui allait bientôt créer une bibliothèque Céline à l’Université Paris VII. Lors d’une assemblée générale qui eut lieu trois ans plus tard, la SEC décidera de modifier en partie ses statuts pour préciser qu’elle réunit «en dehors de toutes passions politiques ou partisanes tous ceux qui s’intéressent à l'œuvre de Céline». 

Qui sont les membres fondateurs et que sont-ils à cette époque ? 

Marc Laudelout : Outre Antoine Gallimard (qui n’est pas encore à cette époque le PDG de la maison d’édition), ils sont quatre. Philippe Alméras (46 ans) enseigne aux États-Unis ; après bien des vicissitudes, il a soutenu une thèse de doctorat sur “L’évolution du langage romanesque de Louis-Ferdinand Céline”, à défaut d’une thèse sur l’idéologie, sujet sur lequel il reviendra plus tard mais qu’il a déjà traité dans quelques revues françaises et américaines. Jean-Pierre Dauphin (36 ans), a consacré son mémoire de maîtrise et sa thèse de doctorat (d’université) à Céline. Il dirige une série à lui consacrée aux éditions Minard ; le premier numéro a paru en 1974 sous le titre « Pour une poétique célinienne ». Henri Godard (39 ans) est assistant à l’Université Paris VII et a procuré, cette même année 1974, l’édition de la trilogie allemande dans la Pléiade ; il est le seul à avoir rencontré brièvement Céline lorsqu’il était étudiant mais ça, il ne le révélera que bien plus tard. François Gibault (44 ans), avocat au barreau de Paris, est le conseil de Lucette depuis 1968 et a assuré l’édition de Rigodon l’année suivante. 

Comment se répartissent alors les fonctions au sein de la SEC ?

Marc Laudelout : Philippe Alméras est président, Jean-Pierre Dauphin secrétaire et Henri Godard trésorier. Ils constituent le Bureau. Outre ces trois membres, le Conseil d’administration est composé de François Gibault et d’Antoine Gallimard. 

Que se passe-t-il ensuite ? 

Marc Laudelout : Les actes du colloque d’Oxford (qui est, en fait, avant même la création de la SEC, le premier colloque de la société) sont publiés en janvier 1976, grâce à un célinien australien, Colin Nettelbeck, dans Australian Journal of French Studies ². En juillet, a lieu le deuxième colloque à l’École Normale Supérieure de Paris, sous la direction du tandem Dauphin-Godard. Plusieurs célinistes, qui se feront connaître par la suite, y présentent une communication : outre Godard et Alméras, citons Denise Aebersold, Marie-Christine Bellosta, Nicholas Hewitt et Christine Sautermeister. 

Sous la direction de Dauphin paraît un dossier spécial
dans le 
Magazine littéraire (n° 116, septembre 1976),
le numéro 26 de février 1969 était déjà consacré à Céline...
 

En dehors des colloques de la SEC, cette année 1976 sera-t-elle marquée par d’autres choses sur le plan célinien ? 

Marc Laudelout : Oui, ce sera une année foisonnante : sous la direction de Dauphin paraît un dossier spécial dans le Magazine littéraire (n° 116, septembre 1976, un numéro précédent de la même revue, le 26 de février 1969 était déjà consacré à Céline) et le premier numéro des Cahiers Céline chez Gallimard. Sur la deuxième chaîne de la télévision française, l’émission “Une légende, une vie” est consacrée à Céline. C’est aussi en 1976 que Dauphin publie une anthologie de critiques sur Céline et soutient sa thèse de doctorat (d’État) sur Voyage au bout de la nuit. Elle n’obtiendra pas la mention espérée ; l’auteur se mettra en retrait du monde universitaire en général et de la SEC en particulier, et entamera une carrière professionnelle aux éditions Gallimard. Marie-Christine Bellosta le remplacera comme secrétaire. 

Mais cela ne dissuadera toutefois pas Dauphin de créer, l’année suivante, une “Bibliothèque Céline” à l’Université Paris VII. Elle sera composée, non seulement de livres, mais aussi de dossiers de presse, manuscrits et lettres photocopiés, photographies, etc. 

De tous les célinistes pionniers, Jean-Pierre Dauphin (1940-2013) est aujourd’hui le moins connu... 

Marc Laudelout : Oui, et c’est regrettable car on lui doit beaucoup. Il est l’auteur, avec Pascal Fouché, d’une remarquable bibliographie des écrits de Céline et d’une bibliographie des articles de presse en langue française. Chez Gallimard, il dirigea le service historique et s’est notamment occupé des catalogues, de la presse, des expositions, etc. À ce titre, il était aussi conseiller de la direction. Il a aussi été l’éditeur de plusieurs Cahiers de la Nrf et d’Albums Pléiade, dont il a continué à s’occuper après sa retraite et ce jusqu’à son décès. En 1989, il a cédé le fonds de la Bibliothèque Céline (qu’il avait créée) à l’IMEC (Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine). Lequel ne mentionne même pas son nom sur la page Céline de son site internet ³. 

Sur le plan célinien, l’année 1977 fut-elle aussi féconde ? 

Marc Laudelout : Assurément puisque c’est l’année où Gibault sort le premier volet de sa biographie et Dauphin le premier tome de sa bibliographie des articles sur Céline. Un Album Céline paraît dans le cadre de la “Quinzaine de la Pléiade” et Bernard Pivot consacre son émission “Apostrophes” à Céline. 




Dauphin organise, par ailleurs, une exposition à Lausanne avec la sortie d’un catalogue imprimé comportant un millier de numéros (En fait, 2000 exemplaires numérotés, il sera envoyé aux adhérents au titre des cotisations 1976-77 en attendant la sortie du premier Bulletin, ndlr). 

La SEC était dès lors sur les rails... 

Marc Laudelout : Son activité essentielle consistera à organiser un colloque bisannuel alternativement en France et à l’étranger. Il y en a eu plus d’une vingtaine à ce jour dans de grandes villes européennes (La Haye, Londres, Amsterdam, Prague, Budapest, Milan, Berlin,...). À partir du mitan des années 90, ces colloques ont permis échanges et discussions autour d’un thème préalablement décidé : «Pesanteur et féérie», «La démesure», «Médecine», «La guerre», «Traduction et transposition », «Céline et l’Allemagne», etc. Par ailleurs, Dauphin et Godard éditèrent, à la BLFC de l’Université Paris VII, une série intitulée Textes & documents qui publiera essentiellement des lettres de Céline. Il n’y aura que trois numéros. Une autre série, Tout Céline, verra le jour en 1981 : il s’agit d’un répertoire des livres, manuscrits et lettres de Céline passés en vente. Il aura cinq éditions mais les trois dernières seront publiées par Henri Thyssens. Plus tard ces initiatives éditoriales seront suppléées par la revue L’Année Céline, créée en 1990 par Henri Godard et Jean-Paul Louis. 

Tout se passe donc bien mais l’histoire de la SEC sera émaillée par quelques incidents... 

Marc Laudelout : En effet. Dès 1977, on demanda à Philippe Alméras de céder à André Lwoff sa place de président. François Gibault dira qu’à l’époque, s’intéresser à Céline était encore suspect. (Je crains que cela ne le soit encore davantage aujourd’hui). Le choix de ce président était justifié par le souci de « clouer quelques becs », selon l'expression de Gibault 4. De par ses origines et son prestige (Prix Nobel 1965), Lwoff s’avérait le candidat idéal. Le hic c’est qu’Alméras se fit prier. Suscitant l’agacement de Dauphin, il accepta à la condition d’avoir au préalable un entretien avec Lwoff pour savoir comment celui-ci concevait sa fonction. Lwoff lui assura qu’il était partisan d’encourager la recherche et la liberté d’expression. Mais, dès la première séance, il demanda l’expulsion de Robert Faurisson. Alméras s’insurgea : « Était-ce cela la liberté d’opinion ? Faurisson était Faurisson, avec ses thèses et ses curiosités à lui, il avait adhéré à la Société parmi les premiers, sa candidature avait été reçue et tant qu’il n’utilisait pas l’organisation pour faire avancer sa thèse, il n’y avait rien à lui reprocher, et donc aucun motif pour l’expulser 5. » Et de mettre sa démission dans la balance. En bon juriste, Gibault, estima que rien ne justifiait, en effet, cette radiation. Il est à noter qu’avant la présidence-Lwoff, la SEC avait accueilli dans les Actes de son deuxième colloque, publiés en 1978, des « notes constituant une version rédigée d’interventions orales faites [par Faurisson] en marge des communications du colloque » alors même que lui n’en avait présenté aucune. Cette concession surprit car cette année-là, cet agrégé de lettres s’était déjà fait connaître en publiant sur le scabreux sujet qui ne relevait pas de son domaine de compétence 6. 

Qui furent les présidents suivants ? 

Marc Laudelout : Quelques années plus tard, Lwoff passa la main et le choix se porta sur Gérald Antoine. Ce philologue, ancien recteur d’académie et conseiller de plusieurs ministres de l’Éducation, était un claudélien (auteur d’une biographie, Claudel ou l’enfer du génie) mais Céline l’intéressait également. Il avait été le directeur de thèse d’Albert Chesneau (“La langue sauvage de Louis-Ferdinand Céline”). En 1987, c’est François Gibault qui devint président. Au terme de son mandat actuel, il l’aura donc été pendant trente-six ans. 

Quelques-uns des 22 Actes des colloques de la Sec et des dix numéros d'Études céliniennes parus à ce jour

J’imagine que, lors de ces colloques, il y eut des moments mémorables ? 

Marc Laudelout : Il y eut plusieurs communications de grand intérêt mais celles qui frappèrent le plus l’imagination furent celle de Pierre Lainé qui révéla la correspondance de Céline à Joseph Garcin (précieux apport sur la genèse de l’œuvre célinienne), ainsi que celle d’Alphonse Juilland qui nous fit entendre la voix d’Elizabeth Craig dont il avait retrouvé la trace en Californie. Il y eut aussi les apports biographiques d’Éric Mazet relatifs aux années trente, notamment la galerie de personnages qui gravitaient autour de Henri Mahé. Il faudrait également évoquer les études ésotériques de Denise Aebersold ou celles de Michaël Donley sur les interférences entre écriture célinienne et musique. Je ne puis tout citer ici. D’une manière générale, chaque colloque est assez inégal mais c’est la loi du genre : sur dix communications, quatre ou cinq sont vraiment originales. Ce qui est répétitif, ce sont celles qui instruisent de manière récurrente le procès de Céline sans apporter aucun élément nouveau. 

Ces colloques se déroulèrent sans aucun accroc ? 

Marc Laudelout : Il y eut parfois quelques tensions, notamment lors du colloque de Budapest lorsqu’il fut demandé à un intervenant de modifier son texte jugé non conforme à la doxa 7. Trois membres du CA exigèrent, eux, le retrait pur et simple du texte. Comme l’intéressé refusa de le modifier, il fut tout simplement censuré et sa communication ne parut pas dans les actes du colloque. Ce n’était que le début d’une lente dérive. 

Pouvez-vous expliquer sur ce point ? 

Marc Laudelout : C’est, je crois, assez typique d’un milieu universitaire à la fois conformiste et frileux. Ainsi, lorsqu’un des membres suggéra aux sociétaires de s’atteler à un Dictionnaire Céline, son projet suscita une réaction hostile car l’un des auteurs pressentis pour rédiger une notice était Alain de Benoist. Dans un livre récent sur les nouvelles censures, celui-ci a décrit une situation qui s’applique à lui-même : « Pour discréditer les auteurs aux pensées jugées impures, on se fait désormais une spécialité d’enquêter sur leur biographie, comme si ce qu’ils avaient fait durant leur vie pouvait nous dire quoi que ce soit sur la valeur littéraire de leurs romans ou la valeur de vérité de leurs doctrines. On extrait de leurs ouvrages des citations distantes de trente ans, qu’on présente comme contemporaines et à partir desquelles on extrapole un jugement d’ensemble sur leur œuvre. On s’empare de leurs “péchés de jeunesse”, on fouille leur passé, comme si la vie d’un homme pouvait être ramenée à un épisode de son existence. 8» 

À l’égard de Céline lui-même, ne constate-t-on pas une circonspection excessive ? 

Marc Laudelout : Elle repose sur la hantise d’être suspecté de la moindre complaisance à son égard : « Travailler sur Céline, c’est s’exposer à se voir soupçonné et, souvent, qualifié pour ne pas dire accusé, d’antisémitisme ou de fascisme 9. » Un peu comme si l’on soupçonnait un spécialiste de Sade d’être sujet à des pulsions sadiques. En réalité, le souci de la carrière prudente domine et la moraline règne en maître. Il s’agit de demeurer vigilant et surtout se garder de «céder à la fascination que peuvent susciter Céline et son œuvre 10. » 

Votre bulletin est-il lu dans ce cénacle ? 

Marc Laudelout : Pas vraiment : seuls deux membres du Conseil d’administration de la SEC (qui en compte dix) sont abonnés. Cela me laisse parfaitement indifférent mais c’est révélateur. Nonobstant ses imperfections, le BC est tout de même voué depuis 40 ans à l’écrivain qui constitue leur sujet d’étude. La méconnaissance est avérée : lors d’un colloque organisé à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Céline, un spécialiste, établissant un bilan de la réception critique, mentionne le Bulletin célinien en parlant d’une « revue hebdomadaire » [sic] qui « a pris ce nom en 1988 » [resic] 11. Ailleurs, le BC est décrit comme un mensuel traitant uniquement de l’actualité célinienne alors qu’il publie régulièrement des études ou des textes documentaires. Dans le même ordre d’idées, un chercheur indépendant me disait son étonnement de constater que certains sociétaires ignorent les documents publiés par L’Année Céline. Manque de curiosité 12 ? Ou bien condescendance pour une publication non académique ? Le précédent secrétaire de la SEC avait pris l’habitude de la dénigrer ici et là. Au cours des années, cette revue s’est pourtant affirmée comme le premier outil de référence pour les chercheurs.

Une collection complète (à trois ou quatre numéros près)
de l'incontournable Bulletin célinien de Marc Laudelout

Avez-vous observé d’autres choses du même ordre ? 

Marc Laudelout : Un certain état d’esprit explique sans doute aussi l’absence remarquée des membres du CA lorsque François Gibault réunit, le 1er juillet 2011, quelques céliniens au cimetière de Meudon pour le 50e anniversaire de la mort de l’écrivain. Le président avait pourtant pris la peine d’envoyer une invitation aux sociétaires habitant la région parisienne. Incompatible pour certains avec la distance qu’il importe de maintenir à l’égard d’un aussi mauvais sujet. Henri Godard, peu suspect d’empathie envers Céline, a fait part de son souhait que l’on évacue enfin l’antienne simpliste “écrivain génial et parfait salaud”, « en passe de devenir une entrée de notre dictionnaire contemporain des idées reçues ».13 Cette exécration pousse parfois certains chercheurs à charger la barque. À propos du livre d’une historienne traitant de Céline dans la guerre, l’éditeur de L’Année Céline relève à juste titre son « hostilité constante » pour son sujet, « la volonté dépréciative (déclenchée par celle de se démarquer de l’antisémitisme, mais pas seulement) », «les jugements moraux qui foisonnent », et enfin l’affirmation selon laquelle «Céline n’aurait jamais vécu et écrit que pour “manipuler sa mémoire” » 14. Aversion systémique assez répandue dans ce milieu. À l’inverse, il ne s’agit nullement d’édulcorer la réalité. Céline était racialiste et souhaitait la victoire des forces de l’Axe. Mais, comme le note Émile Brami, « est-il nécessaire de vouloir à toute force le rendre plus noir qu’il ne l’a été ? ». Le président de la SEC, lui, précise opportunément que « Céline n’avait pas voulu l’holocauste et n’en avait pas même été l’involontaire instrument. »15 

Ensuite il y eut le livre obèse de Taguieff & Duraffour qui suscita quelques ondes de choc... 

Marc Laudelout : L’inquiétude gagna en effet plusieurs membres de la SEC car Taguieff anathématisait non seulement Céline mais aussi les céliniens 16. Pour lui, l’équation est simple : «Dans le célinologue perce le célinophile, voire le célinolâtre». Tout célinien est suspect. La paranoïa est telle qu’un sociétaire avouera son soulagement de ne pas être cité dans le livre. 
Y sont en revanche loués les “pieds nickelés de la célinophobie” – je cite un éminent célinien – qui passent des années à étudier l’œuvre d’un individu qu’ils abominent. Cela a été relevé avant moi : « Les célinistes ont mauvaise conscience 17 ». 


Avez-vous tenté de dialoguer avec les auteurs de ce livre ? 

Marc Laudelout : Oui, mais c’est compliqué dans la mesure où, pour eux, les céliniens sont irrécupérables. Annick Duraffour pense qu’ils expulsent instantanément les éléments du réel étrangers au “mythe Céline” qu’ils ont construit et que leur esprit écarte ce qui vient perturber l’organisation mentale préalable. Elle fait référence à ce que la psychologie sociale nomme la “réduction de la dissonance cognitive”. En réalité, des chercheurs comme J.-P. Louis ou Mazet se basent uniquement sur des éléments factuels, se méfient des déductions et amalgames hasardeux et réclament simplement des preuves de ce qui est allégué. « Myopes, infatigables soutiers de la masse documentaire, Taguieff et Duraffour se persuadent que l’accumulation culpabilisante fera figure de Preuve avec un P majuscule », écrira Michel Crépu sur le blog de La Nouvelle Revue Française. 

Quel est cet incident qui marqua le dernier colloque ? 

En fait, il ne se déroula pas pendant le colloque mais avant. Philippe Alméras avait émis l’intention de présenter une communication au colloque consacré au thème « Céline et le politique ». Celui qui fut le premier président de la SEC n’étant plus en règle de cotisation depuis quelques années, la secrétaire exigea « une demande motivée de nouvelle adhésion à la société » [sic], ce qui n’avait jamais été demandé à aucun membre ayant interrompu le paiement de ses cotisations. Mieux : elle réclama dans la foulée le versement rétroactif des cotisations non payées. Le président s’opposa naturellement à ces demandes injustifiées. 

Depuis 2005, la SEC édite sa propre revue, Études céliniennes. 

Marc Laudelout : C’est une revue de qualité qui constitue un utile complément à L’Année Céline. J’observe seulement qu’elle a publié en 2010 une critique outrageusement vétilleuse de la réédition des lettres à Paraz. Mais lorsqu’Éric Mazet proposa un compte rendu d’un livre consacré à la réception de Bagatelles avant-guerre, l’article fut refusé car jugé trop critique. Il se trouve que ce livre est dû à un membre alors influent de la SEC et directeur de la revue Études céliniennes. Quand cet article parut dans une autre revue 18, deux sociétaires influents incitèrent l’intéressé à intenter un procès à l’auteur alors que rien ne justifiait une telle procédure. Autre exemple d’antilibéralisme : certains membres du comité de lecture se sont récemment opposés à ce qu’une contribution bibliographique (par définition d’une neutralité parfaite) soit signée, son auteur n’étant pas dans leurs bonnes grâces. 

Y a-t-il une différence entre le président de la SEC 
et les membres qui l'entourent ? 

Marc Laudelout : Cela me paraît évident. Issu de l’alliance de plusieurs dynasties bourgeoises, François Gibault se dit anarchiste de droite. En réalité, c’est un libéral. Il n’a pas les œillères qu’ont certains universitaires formatés depuis des années par la bien-pensance. Ainsi a-t-il volontiers participé à plusieurs émissions de Radio-Courtoisie, satellite de la droite de conviction. Il s’est également rendu à des réunions organisées par le BC dont le dîner pour la parution du 400e numéro. Il est aussi venu en juin 2009 aux “Journées céliniennes” organisées dans le Var par mon ami Michels Mouls. Je pourrais multiplier les exemples. Son ouverture d’esprit tient certainement au fait qu’avocat, il a été appelé à fréquenter sans exclusive des confrères de toutes sensibilités. C’est ainsi qu’il fut à la fois l’ami du sulfureux Jacques Vergès et du monarchiste Jean-Marc Varaut. Mais je déplore qu’il soit aujourd’hui soumis à des contraintes auxquelles il ne peut se soustraire. 

Cela demande un mot d’explication... 

Marc Laudelout : En décembre, nonobstant la pandémie, l’assemblée générale de la SEC s’est tenue à Paris. Elle était importante car il s’agissait de reconduire (ou pas) le Conseil d’administration pour une durée de trois ans. Mes amis et moi ne souhaitions pas que la secrétaire soit reconduite dans ses fonctions. Non pas pour des raisons personnelles mais parce que ses multiples obligations professionnelles l’empêchaient d’assumer ce poste correctement. Notre récusation était d’ailleurs partagée par un membre du Bureau, ce qui n’était un secret pour personne et certainement pas pour l’intéressée. Le hic c’est qu’elle ne manifestait aucune velléité de se retirer. Au contraire : sa ferme intention était de demeurer en place avec l’aide d’un secrétaire-adjoint, Pierre-Marie Miroux, qui l’aurait suppléée. Rien de tel n’étant prévu dans les statuts, la situation était bloquée. Il fallait donc éviter qu’il n’y eût aucun candidat face à elle. Les deux sociétaires que j’avais sollicités s’étant défaussés, j’ai fait appel à un célinien de la nouvelle génération, dynamique et entreprenant, en la personne d’Émeric Cian-Grangé, éditeur de deux livres sur le lectorat célinien (préfacés chacun par deux fondateurs de la SEC), animateur d’un réseau célinien actif sur Internet, et directeur d’une nouvelle collection éditoriale consacrée à Céline. Cette maison d’édition étant proche d’Alain de Benoist, cela a suffi – toujours le même sectarisme – pour que des membres du CA menacent, au cas où Cian-Grangé deviendrait secrétaire, de boycotter le prochain colloque et même de démissionner. Comportement qui relève de l’intimidation pure et simple, voire du chantage. À cela s’ajoutait des raisons personnelles, d’autant plus inattendues que l’opposant le plus déterminé à cette éventuelle nomination entretenait jusque là des relations cordiales avec lui. D’autres firent preuve de condescendance pour ce qu’une sociétaire bardée de diplômes nomme les «céliniens d’en bas ». L’enjeu n’était pourtant pas d’avoir un secrétaire ayant beaucoup publié sur Céline mais plutôt quelqu’un d’imaginatif pour réformer une société d’études quelque peu stagnante. Le président, lui, m’assura qu’il n’avait rien contre Cian-Grangé. Mais lorsqu’un autre candidat, plus consensuel, s’est présenté, la donne a subitement changé. Celui-ci était assuré d’être nommé car c’est le conseil d’administration qui désigne le secrétaire et non l’assemblée générale. Au moins aurait-on pu tolérer que Cian-Grangé accédât au CA. Pour ces irréductibles, il n’en était pas question. 

Que s’était-il passé pour que ce nouveau candidat au poste de secrétaire 
se déclare ? 

Marc Laudelout : Quelques jours avant l’assemblée, la secrétaire a finalement décidé de ne pas se représenter en souhaitant que le candidat en question, P.-M. Miroux, lui succède. C’était précisément l’un de ceux que j’avais vainement sollicité à l’automne 2019. Mais dès lors que la secrétaire ne daignait s’effacer que quelques jours avant l’assemblée générale, mes amis et moi n’avons pas voulu demander à Cian-Grangé de retirer sa candidature car celle-ci avait suscité un rejet aussi injustifié que brutal. Nous avons même renchéri en présentant deux candidats complémentaires au CA. Par loyauté envers le président, nous avons tenu à l’informer de notre démarche alors qu’il nous aurait été loisible de garder la confidentialité et, comme c’eût été licite, d’attendre le jour de l’assemblée pour produire les délégations de vote des membres que nous avions gagnés à notre action. Raison pour laquelle assimiler celle-ci à un putsch ou un coup de force est grotesque. Goguenard, un sociétaire m’a dit qu’il me recommandait, pour la prochaine fois, la lecture de Technique du coup d’État de Malaparte. C’était ne rien comprendre notre démarche : il s’agissait pour nous de jouer le jeu normal des assemblées, c’est-à-dire d’obtenir en toute légitimité une majorité de voix afin de peser. Nous estimons, en effet, anormal que les membres du CA soient inamovibles : ils n’en sortent que s’ils décident eux-mêmes d’en sortir. Ce qui fait cruellement défaut, c’est une culture des règles du monde associatif. Aussi avons-nous demandé aux amis, qui partagent notre désir de vitaliser la SEC, de nous rejoindre pour faire bouger les choses. Il s’agissait d’engranger le plus de voix possibles afin d’avoir une influence, même réduite, au sein du conseil d’administration. Étant entendu que nous avons tenu à ne solliciter que des céliniens patentés. 

Est-ce un bouleversement que vous souhaitiez ? 

Marc Laudelout : Nullement. Nous étions pour le maintien du président et du trésorier à leur poste respectif, ainsi que pour le remplacement d’une administratrice démissionnaire par Véronique Robert, selon le souhait de François Gibault. Ce choix se justifie par le fait qu’elle est désormais, à parts égales avec lui, légataire universelle de Lucette et co-titulaire des droits sur l’œuvre de Céline. Je prédis d’ailleurs qu’elle succédera à Gibault en 2024. En fait, notre ambition était modeste : le remplacement d’au moins trois membres du CA, que nous estimons défaillants, par trois autres personnes animées par la seule volonté de dynamiser (et non dynamiter !) la SEC de l’intérieur. 

Une occasion a donc été ratée ? 

Marc Laudelout : Je le regrette... Si François Gibault avait attendu le jour de l’assemblée générale pour informer les sociétaires des “pouvoirs” que nous avions tenu à lui faire adresser directement, une majorité, qui ne lui était pas hostile, aurait à la fois permis d’écarter des éléments inertes (ou problématiques) et de les remplacer par d’autres résolus à améliorer les choses, notamment quant au fonctionnement interne de la SEC. Cela n’aurait posé aucun problème majeur car le nouveau secrétaire aurait, je le répète, de toute façon été celui souhaité par le CA puisque deux ou trois nouveaux administrateurs sur dix n’auraient pas changé la donne. Le risque est que désormais la SEC continue à vivoter. J’espère me tromper. 

Qu’est-ce qui ne fonctionne pas bien, selon vous, au sein de la SEC ? 

Marc Laudelout : Le paradoxe est que des membres du CA font exactement le même constat que nous : ce sont presque toujours les mêmes noms qui apparaissent, soit pour les publications, soit comme intervenants lors des colloques. L’un des fondateurs a même ironisé sur ce qu’il compare à un manège de petits chevaux de bois car ce sont les mêmes qui reviennent tout le temps. De l’aveu même de plusieurs sociétaires, certaines communications sont d’un faible niveau, ne correspondant pas à ce qu’on peut attendre d’une société d’études. Lors du dernier colloque, on a eu droit à un portrait croisé de Céline et de Coluche ! Un membre influent avertit que, si la SEC s’avère incapable de s’ouvrir à de nouveaux arrivants, elle risque la sclérose. Un autre confirme qu’elle pourrait mourir à petit feu à cause de son repli sur elle-même. En 45 ans, outre les actes des colloques, la SEC a publié six livres. C’est peu. Et la majorité d’entre eux sont signés de membres, passés ou présents, du CA. Il y aurait pourtant bien des études stimulantes de la nouvelle génération de célinistes à éditer. 

Vous pensez à qui, par exemple ? 

Marc Laudelout : Je songe à Bianca Romaniuc-Boularand, auteur de remarquables études sur la poésie stylistique de Voyage, mais il y en a d’autres. C’est regrettable car ces chercheurs doivent parfois financer eux-mêmes l’édition de leurs livres. Dans le passé, ce fut le cas d’Anne Henry (†), auteur d’un brillant essai sur Céline passé inaperçu. 

Quels sont les autres aspects négatifs que vous avez constatés ? 

Marc Laudelout : On ne compte plus les célinistes de renom qui ont quitté la SEC ou qui n’ont jamais souhaité l’intégrer. C’est significatif. Dans un article qui suscita quelques remous, David Alliot évoquait « un entre-soi d’individus “sûrs” qui se veulent idéologiquement irréprochables (...), une coterie de personnages – toujours les mêmes – qui s’auto-congratulent, s’auto-publient, s’auto-critiquent, s’auto-satisfassent, et s’auto-invitent dans les colloques... » 19 Jugement excessif ? Il recouvre en tout cas une part de la réalité. Pour ne citer qu’un exemple, un membre du CA reconnaît qu’à la SEC, le simple fait de se revendiquer de droite est suspect. Comment expliquer enfin qu’une société littéraire vouée à un écrivain aussi important n’ait qu’une quarantaine de membres en règle de cotisation ? (Ce chiffre a gonflé de manière artificielle en décembre dernier). 

Le moins que l’on puisse dire est que votre initiative n’a pas rencontré le succès espéré ? 

Marc Laudelout : En effet. On assista à une mobilisation sans précédent. Pour la justifier, certains esprits complotistes évoquèrent une entreprise subversive visant à infiltrer la SEC d’individus animés par un dessein politique ! Cette mobilisation se traduisit par un courriel diffamatoire d’un membre du CA à mon égard 20 et par des pressions visant à faire modifier les délégations de vote. On assista surtout à une campagne orchestrée pour récolter le maximum de “pouvoirs”, c’est-à-dire des délégations de votes émanant de personnes qui ne comptaient pas venir à l’assemblée générale. Alors que nous avions rassemblé en toute transparence une vingtaine de procurations, le groupe partisan du rejet de Cian-Grangé en apporta le jour de l’AG plus d’une soixantaine ! La situation sanitaire n’explique pas tout : certains, qui disposaient les années précédentes d’un ou deux “pouvoirs”, en apportèrent cette fois une dizaine, parfois même une vingtaine à eux seuls. Plusieurs de ces “pouvoirs” émanaient de personnes réputées dans leur milieu professionnel mais ne s’intéressant guère à Céline et n’ayant en tout cas jamais appartenu à la SEC. Étaient-elles toutes en règle de cotisation ? Le cas échéant, avaient-elles payé elles-mêmes leur cotisation ? Juste avant l’assemblée générale, le président convoqua quelques sociétaires pour compter avec lui les “pouvoirs” : les jeux étaient faits. Et la manière de procéder pour le moins cavalière, certains de ces nouveaux membres n’ayant adhéré que parce qu’on leur avait demandé de le faire. Il est douteux qu’ils renouvellent leur adhésion cette année. 

Quelle perspective pour l’avenir ? 

Marc Laudelout : Le président préside, prend les grandes décisions et représente la société à l’extérieur, mission dont il s’est acquitté pendant plus de trois décennies. Il avait, par ailleurs, réussi à observer jusqu’ici une parfaite neutralité, s’efforçant d’avoir de bonnes relations avec les uns et les autres 21. Mais la cheville ouvrière de la SEC, c’est le secrétaire. Le nouveau sera donc Miroux, céliniste incontesté et sourcilleux quant à l’observance du “politiquement correct”. Sera-t-il l’élément moteur que nous appelions de nos vœux ? Comme membre du CA depuis plusieurs années, il n’a pas fait preuve d’un grand esprit d’initiative. Mais pas plus, il faut le dire, que les autres administrateurs. En fait, il faudrait sortir les colloques du ronron habituel et, pour cela, connaître et prendre contact avec de jeunes universitaires travaillant sur Céline, solliciter des textes pour la revue Études céliniennes, créer une dynamique qui amènerait à la société ceux (scientifiques ou amateurs) qui devraient naturellement la rejoindre. Et que dire du site internet tombé en déshérence qui ne joue dès lors pas le rôle attractif qui devrait être le sien 22 ? Le comité de lecture de la revue fonctionne de manière aléatoire. Il serait également utile d’établir une liste des membres à jour de cotisation ; celle qu’ils ont récemment reçue par courrier électronique ne l’est pas. Une meilleure communication serait souhaitable d’autant qu’Internet la favoriserait. À titre d’exemple, certains (j’en fais partie) ont reçu seulement à la mi-février le procès-verbal de la dernière assemblée que d’autres ont reçu en décembre par voie postale. Il faudrait aussi diffuser les publications de la SEC qui trouveraient des amateurs si l’on s’en donnait la peine 23. Il faudrait surtout que les membres du Conseil d’administration jouent un rôle actif, conformément aux statuts. Mais qui se soucie des statuts ? Depuis plusieurs années, ce ne sont que des pions qui avalisent les décisions du Bureau et dont la fonction est purement honorifique. Un membre du CA admet qu’il s’agit d’un hochet ! Bref, bien des choses seraient à entreprendre afin que, selon notre vœu initial, le dernier mandat de François Gibault soit celui de la rénovation. Cela sera sans nous, mes amis et moi ayant été passablement échaudés, voire écœurés, par de peu orthodoxes manœuvres en coulisses. Certains ont d’ailleurs indiqué au président qu’ils se retiraient de la SEC. Dernier point : lors de cette assemblée générale, la secrétaire sortante (mais reconduite au CA alors même qu’elle y est contestée) a déclaré qu’elle occupera désormais « les fonctions officieuses [sic] de secrétaire-adjointe ». Or elle n’a reçu aucun mandat pour cela. Il appartient désormais au nouveau secrétaire d’engager les réformes nécessaires. Au moins notre initiative aura-t-elle peut-être servi d’aiguillon...

Propos recueillis par Sophie CHARLIER 
 



1. « Associations (75 — Paris) », ‭Journal officiel de la République française‬, n° 197, 23-24 
août 1976, p. 5087‭b‬. La modification partielle des statuts fut consignée en février 1981 mais 
ne fit pas l’objet d’une parution au ‭Journal officiel‬. 
2. ‭Australian Journal of French Studies‭ [Clayton (Victoria), vol. XIII, n° 1-2, 1976. 
‬‬
3. À sa mort, le ‭Bulletin célinien‬ lui a consacré un numéro spécial (n° 352, mai 2013), avec 
des ‭ ‬textes ‭ ‬de ‭ ‬Philippe ‭ ‬Alméras, ‭ ‬Henri ‭ ‬Godard, ‭ ‬Christine ‭ ‬Sautermeister, ‭ ‬Éric ‭ ‬Mazet, ‭ ‬Marc 
Laudelout et Jean-Paul Louis. Celui-ci rappelait que Dauphin « n’a jamais joint publiquement 
sa voix à celles qui, hier comme aujourd’hui, prétendent faire régner leur ordre moral dans 
les études céliniennes, ses travaux étant, comme il se doit impeccables de neutralité ». 

4. François Gibault, ‭Libera me‬, Gallimard, 2014, p. 231. 

5. Philippe Alméras, ‭Voyager avec Céline‭, Dualpha, 2003, pp. 166-167. 
‬‬
6. À noter qu’après sa mort, un recueil de ses textes sur le sujet, ‭Écrits céliniens‬, est paru 
aux éditions Akribeia (2019), avec, entre autres, les articles qu’il signa dans ‭Les Nouvelles ‬
littéraires‭, de 1973 à 1978. C’est cette année-là qu’il se fit connaître au grand public grâce au ‬
quotidien ‭Le Monde ‬qui publia, dans une tribune libre, un article de lui, « Le problème des 
chambres à gaz », ‭ ‬auquel répondirent,  dès l’édition ‭ ‬suivante, ‭ ‬Olga Wormser-Migot ‭ ‬et 
Georges Wellers. Pour l’anecdote, signalons que cette initiative inspira le BC qui, trois ans 
plus tard, publia, également dans le cadre d’une tribune libre, un article du même Faurisson, 
« Céline devant ‭ ‬le mensonge ‭ ‬du siècle », ‭ ‬ce qui est parfois rappelé ‭ ‬40 ans après. ‭ ‬Le fait 
qu’Annie Montaut (auteur d’une thèse de doctorat en sémio-stylistique littéraire sur Céline) 
lui apporta la réplique dans le numéro suivant est, en revanche, toujours passé sous silence. 

7. ‭ ‬Alain ‭ ‬Vergneault, ‭ ‬« ‭ Féerie‬ ‭ ‬sur ‭ ‬ordonnance ‭ ‬», ‭ ‬15 ‭ ‬pages ‭ ‬(inédit). ‭ ‬Le ‭ ‬passage ‭ ‬contesté 
concerne ‭ ‬les bombardements alliés sur ‭ ‬les populations ‭ ‬civiles ‭ ‬en Allemagne, ‭ ‬en ‭ ‬1944-45. 
Voir ‭ ‬le procès-verbal ‭ ‬du ‭ ‬Conseil ‭ ‬d’administration ‭ ‬qui se ‭ ‬tint ‭ ‬le 23 ‭ ‬novembre 2004 ‭ ‬et le 
procès-verbal de l’assemblée générale du 9 juillet 2005. À rapprocher de ce constat fait par 
le premier président de la SEC : « Aucun [lecteur de Céline, ‭ndlr‬] ne remet en question les 
fondements ‭ ‬et les ‭ ‬règles de ‭ ‬notre ‭ ‬histoire ‭ ‬depuis la ‭ ‬guerre ‭ ‬(…) ‭ ‬et quand ‭ ‬ils ‭ ‬se ‭ ‬sont 
constitués en société d’études, les céliniens s’étaient auto-disciplinés de la même manière 
pour intégrer l’esprit des temps nouveaux » (Philippe Alméras, préface à Émeric Cian-
Grangé ‭ ‬[éd.], ‭D’un lecteur l’autre. Louis-Ferdinand ‭ ‬Céline à ‭ ‬travers ses lectures‭, Krisis, ‬‬
2019). 

8. ‭ ‬Alain de ‭ ‬Benoist, ‭La ‭ ‬chape ‭ ‬de plomb ‭ ‬(Une ‭ ‬déconstruction ‭ ‬des nouvelles censures)‭, ‭ ‬La ‬‬
Nouvelle Librairie Éditions, coll. “Dans l’arène”, 2020. 
Rappelons qu’Alain de Benoist est l’auteur d’un livre sur ‭Céline et l’Allemagne, 1933-1945‬ 
(1996) ainsi que d’une ‭Bibliographie internationale de l’œuvre de Céline‭ (2015). L’honnêteté ‬‬
oblige à dire que tous les sociétaires ne font pas preuve du même sectarisme à son égard : 
en ‭ ‬juillet ‭ ‬2008, ‭ ‬François ‭ ‬Gibault ‭ ‬participa ‭ ‬à ‭ ‬une ‭ ‬émission ‭ ‬radiophonique ‭ ‬sur ‭ ‬Céline ‭ ‬avec 
entre autres Alain de Benoist, et, en mars 2006, Henri Godard et lui ont participé et dialogué 
au colloque ‭ ‬“L’actualité ‭ ‬de l’antimodernité. ‭ ‬De Céline ‬aux expressions ‭ ‬artistico-littéraires 
contemporaines” qui se tint à l’Université de Catane, en Sicile. 

9. ‭ ‬Isabelle ‭ ‬Blondiaux, ‭ ‬« ‭ ‬Pourquoi ‭ ‬lire ‭ ‬Céline ‭ ‬? ‭ ‬» ‭ ‬in ‭ Céline ‭ ‬et ‭ ‬l’Allemagne ‭ ‬(Actes ‭ ‬du ‭ ‬19e ‭ ‬colloque ‭ ‬international ‭ ‬Louis-Ferdinand ‭ ‬Céline)‭, ‭ ‬Société ‭ ‬d’études ‬céliniennes, ‬
2013, pp. 53-72. 

10.‭ Ibidem‬. On doute que tous les lecteurs de Céline se retrouvent dans cet épanchement : « 
Lire Céline m’impose un travail de deuil, qui est renoncement à l’adhésion totale au récit et à 
l’identification aux personnages par quoi se définit la lecture naïve, et qui vaut perte du culte 
de l’auteur, à comprendre comme l’obligation morale faite au lecteur d’analyser son transfert 
à celui qu’il lit ». 

11. Régis ‭ ‬Tettamanzi, « Bilans critiques » in ‭ ‬Philippe Roussin, ‬Alain Schaffner & Régis 
Tettamanzi, ‭Céline à l’épreuve (Réceptions, critiques, infuences)‭,‬ ‭Honoré Champion, 2016., ‬‬
pp. 13-25. 

12. Anecdote : au colloque de Toulouse, feu le professeur émérite Alphonse Juilland (Université de Stanford) avait apporté les quatre volumes de sa magistrale étude sur les verbes de Céline. À son grand dam, les sociétaires ne marquèrent aucun intérêt. 
13. Henri Godard, « Les enjeux d’une biographie » in Céline à l’épreuve, op. cit., pp. 35-39. 
14. Jean-Paul Louis, « Bibliographie critique [Odile Roynette, Un long tourment. Louis-Ferdinand Céline entre deux guerres (1914-1945)] in L’Année Céline 2015, Du Lérot, 2016, pp. 187-190. 
15. François Gibault, préface à Louis-Ferdinand Céline, Lettres de prison à Lucette Destouches et à Maître Mikkelsen, 1945-1947, Gallimard, 1998. 
16. Annick Duraffour & Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le Juif : légende littéraire et vérité historique, Fayard, 2016. Émile Brami apporta à cet ouvrage une réplique magistrale dans la revue de la SEC (Études céliniennes, n° 10, hiver 2017). Voir aussi Éric Mazet, « Manipulations », L’Année Céline 2017, et Marc Laudelout, « Feu sur Céline et les céliniens », Le Bulletin célinien, n° 394, mars 2017. 
17. Christine Sautermeister, « Les études céliniennes », Études céliniennes, n° 8, printemps 1983, pp. 13-24. Cet auteur donne 1977 comme année de fondation de la SEC mais c’est bien en juillet 1976 qu’elle fut créée. 
18. Éric Mazet, « Haro sur Céline », Spécial Céline, n° 9, mai-juin-juillet 2013, pp. 18-42. Extrait de cet article très documenté : « Dans sa présentation de cette anthologie de soixante-deux articles (…), André Derval, ne tenant aucun compte de la complexité de l’époque, avance des jugements, non sous l’angle littéraire mais sur le plan historique ou politique, qui nous semblent aller du suspicieux au tendancieux, pratiquant souvent la paralogique, et s’appuyant sur des ouvrages dont la probité historique est discutée par des historiens qui font autorité. » 
19. David Alliot, « Foudres et flèches... », Spécial Céline, n° 9, op. cit., pp. 9-17. 
20. Courriel qui relevait tout autant du procès d’intention ne reposant sur rien de tangible : l’auteur entendait dénoncer un prétendu complot visant à infiltrer au sein de la SEC des propagandistes extrémistes. Affirmation en outre offensante pour les céliniens qui ont soutenu notre initiative. Il n’est pas impossible que d’autres sociétaires aient été abusés par des informations fautives et tendancieuses concernant le BC sur Internet. L’erreur étant de prendre pour argent comptant tout ce qu’on peut y lire.
 21. « Bien avec tout le monde, je tempère, je modère, je temporise, je mets de l’eau dans le vin, je rassure et je concilie, sans juger ni condamner personne, mais je n’en pense pas moins. » François Gibault, Libera me (Suite et fin), Gallimard, 2015.
22. Une bonne nouvelle : la refonte du site internet de la SEC a été confiée à Christian Mouquet qui a fait ses preuves en réalisant un site internet (“Archives Louis-Ferdinand Céline”) ainsi que des hors-série de qualité pour un quotidien de la droite nationale. 
23. Pendant des années, le Bulletin célinien a contribué de manière substantielle aux recettes de la SEC en diffusant ses publications, comme en témoigne, par exemple, le procès-verbal de l’assemblée générale du 7 septembre 2019.




dimanche 21 février 2021

Céline enluminé par Éric Mazet dans Magazine Littéraire 505 de février 2011

Céline enluminé par Éric Mazet

Magazine Littéraire n° 505 février 2011 repris dans Lire Les Collections n°9 en 2021

Amateur de peinture, ami de peintres, l’écrivain souhaite voir, dès ses débuts, ses textes illustrés. De nombreux artistes s’y essaieront avant et après sa mort, dans des cadres très divers.

En 1942, aux côtés de son ami, le peintre Gen Paul, qui illustra Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit: « J’avoue que Gen Paul avec ses cartons me fait grand plaisir.[…] Je m’y retrouve tout immonde et sans dégoût. »

Auprès de ses amis peintres, Céline a toujours proclamé qu’il n’y connaissait rien en peinture. Pourtant, la pianiste Lucienne Delforge se souvenait de ses commentaires pertinents lors d’une exposition d’œuvres flamandes. Modestie devant une autre expression que la sienne ? Certainement pas ignorance. Louis Destouches eut pour témoin à son premier mariage, à Londres, Edouard Benedictus (1878-1930), professeur aux Arts décoratifs. La deuxième femme de l’écrivain, Édith Follet (1899-1990), illustra des œuvres classiques. Elle enrichit aussi, vers 1924, L’Histoire du petit Mouck, conte que Céline avait imaginé pour sa fille, Colette (1). En 1932, auprès de journalistes, Céline cite, parmi ses maîtres en délire, Bosch, Bruegel, Goya et Le Greco. En 1937, dans Bagatelles pour un massacre, il dit son admiration pour trois peintres, Vlaminck, Gen Paul et Henri Mahé. Dès la publication de Voyage au bout de la nuit, Céline demande à Robert Denoël de préparer une édition de luxe avec des illustrations. 

Illustration d’Éliane Bonabel pour La Naissance d’une fée (1936),
l’un des ballets écrits par Céline

Mais le premier illustrateur de Voyage fut, à la demande de Céline, une jeune fille de 12 ans. Fille adoptive d’un vieil ami de Clichy, Éliane Bonabel (1920-2000), que la lecture du roman n’avait pas choquée, réalisait pour son médecin une vingtaine de planches, nalves et réalistes, qui annonçaient un certain talent (2). Par crainte d’un scandale, Denoël refusa ce travail. Éliane Bonabel illustrera plus tard de treize dessins à la plume Ballets sans musique, sans personne, sans rien (3). Mais ses illustrations de Scandale aux abysses et de La Naissance d’une fée, réalisées du vivant de Céline, attendent encore un éditeur.
Céline se tourne alors pour son édition de luxe vers un ami. Henri Mahé (1907-1975), à 20 ans, avait déjà illustré un roman d’André Doderet, grand ami de Giraudoux. Breton maniant l’argot de la Mouff’, lancé comme peintre dans le grand monde, il brossait en 1930 des fresques dans une maison close. 

Molly et Bardamu, dans le Voyage, vus par Henri Mahé en 1933

Alors que le peintre réalise des peintures au cinéma Rex, Céline le pousse à illustrer son roman: «Si tu pouvais faire dans le sinistre, il y a l’édition de luxe du Voyage qui reste à prendre.» Mahé travailla sur une douzaine de planches. Trop sinistres, elles n’eurent pas l’heur de plaire à Denoël qui aurait préféré un artiste célèbre comme Dunoyer de Segonzac. Le travail n’aura pas de suite. En 1949, Céline recommandera encore Mahé auprès d’un mécène, Paul Marteau, comme un « admirable ami et admirable peintre », « français, breton et parisien ». Henri Mahé tirera une lithographie - «New York, ville debout» pour L’Herne en 1963, mais ses illustrations de Voyage sont restées inédites. 

Trésor unique

Deux autres artistes, en 1933, sont fascinés par l’ouvrage, mais leur travail n’a porté que sur un seul exemplaire. Victorin Truchet, de la mouvance «populiste», orne quarante pages au crayon gras sur un alfa de Voyage, pour une amie d’enfance de Louis Destouches (4). Connu pour avoir illustré Les Fleurs du mal, Carlo Farneti (1892-1961) dessine cent-cinq figures en marge dans un exemplaire destiné à René Arnold, patron du docteur Destouches aux laboratoires Cantin. On peut imaginer les collectionneurs jaloux de leur trésor unique. 

« Si tu pouvais faire dans le sinistre, il y a l’édition de luxe du Voyage qui reste à prendre. » Céline au peintre Henri Mahé

C’est dans une publication populaire, chez Ferenczi, en 1934, que paraît une édition illustrée du Voyage, tirée à 40 000 exemplaires. Issu des Arts décoratifs de Paris, Clément Serveau (1886-1972) a choisi la taille douce pour accompagner le texte avec douze bois gravés. S’attachant plus à la symbolique du texte qu’à son génie comique, ses images sont assez statiques, mais d’un bel effet sombre et profond. On ne connaît pas la réaction de Céline, qui rêvait d’une édition de luxe. En 1934, Céline rencontre une des grandes figures de Montmartre. Enfant de la Butte, mutilé de 1914, argotier à la Bruant, Gen Paul s’inspirait du flamenco pour faire vibrer sa peinture. Le projet de faire illustrer Voyage par Gen Paul est annoncé en 1935, mais Denoël ne trouve pas assez de souscripteurs. En 1937, Céline rédige un texte à la louange de son ami pour dire que sa peinture était «fluide et mouvante» - comme une danseuse -, et « non massive ou criarde » comme la peinture moderne. Dans le travail nerveux et rapide de Gen Paul, l’écrivain retrouvait son propre génie lyrique et moqueur, qui caractérisait à ses yeux l’art « celte et français ». En 1942, sur le papier gris des éditions de l’Occupation (mais il y eut des exemplaires sur grand papier), paraissent chez Denoël Voyage au bout de la nuit avec quinze dessins et Mort à crédit avec seize dessins, réalisés à la plume et rehaussés à l’encre de chine. Dans une préface restée longtemps inédite, Céline écrivait: « J’avoue que Gen Paul avec ses cartons me fait grand plaisir. [ ... ] Je m’y retrouve tout immonde et sans dégoût. » Dans les courbes et le staccato du peintre, le lecteur ressent la dynamique de la musique célinienne. 

Projet pour illustrer Voyage au bout de la nuit par Roger Wild

Du vivant de l’auteur, ses deux œuvres maîtresses ne connaîtront pas d’autres illustrations. Une fantaisie, Scandale aux abysses, rédigée en 1943, est proposée à quatre artistes. D’abord Henri Mahé, qui présente une couverture à Denoël, sans succès, puis Éliane Bonabel, qui fournit un travail important, encore inédit. 
Pressenti par Denoël, Roger Wild (1894-1987), « montparno» connu pour ses portraits de célébrités, réalise dix-sept eaux-fortes, mises à la composition en 1944, mais qui restèrent sur le marbre à la libération. On ne connaît que quelques planches de ce travail, décevant pour Céline, qui jugeait les arabesques d’un style trop précieux. Scandale aux abysses ne sera publié qu’en 1950, illustré par son éditeur, Pierre Monnier (1911-2006), sous le nom de Pierre-Marie Renet, aux éditions Frédéric Chambriand. Dessinateur humoristique, Monnier réalise quarante et un dessins à la plume, avec quelques planches en couleurs. Céline apprécia leur fraîcheur naïve et fit envoyer l’ouvrage à tous ses amis. Mais Scandale mit trente ans avant d’être épuisé.

Dubuffet éconduit

De retour en France, repris par Gallimard, Céline espéra voir ses œuvres illustrées de nouveau. Dubuffet (1901-1985) le vénérait, possédait tous ses livres et lui servait de chauffeur. Mais Céline, lui, ne voyait en Dubuffet que « le grand libérateur des opprimés de l’école maternelle ». 


Une toile de Dubuffet, intitulée Mur avec passant, servira pourtant en 1972 de couverture à l’édition en Folio de Voyage
. 

En 1952, Bernard Buffet, tenté d’illustrer Voyage, rend visite au maudit, mais le projet n’a pas de suite. En 1954, Céline avance le nom d’Utrillo à Gallimard pour illustrer Voyage et voit Gus Bofa tout indiqué pour Normance, mais l’éditeur ne juge pas l’opération rentable. Le succès du livre de poche l’emporte dans les projets éditoriaux. Du vivant de l’écrivain, entre 1956 et 1961, Lucien Fontanarosa compose, sans les signer, les couvertures de Voyage, de Mort à crédit et de D’un château l’autre pour l’édition en poche.

Céline mort, et son œuvre redécouverte, des éditions d’art se risquent à le publier dans des collections illustrées, et font appel à de jeunes artistes. Claude Bogratchew (1936), qui avait travaillé sur Poe, est engagé par les éditions Balland pour illustrer cinq volumes publiés entre 1966 et 1969, rassemblant les œuvres complètes de Céline à l’exception des pamphlets. L’artiste composa soixante-dix-neuf illustrations à raison de seize planches par volume, dont la facture expressionniste privilégiait l’aspect sinistre ou délirant de l’œuvre. Entre 1978 et 1980, les éditions des Heures claires reprennent seulement Voyage au bout de la nuit et choisissent Marc Dautry (1930-2008), graveur vivant à Montauban, pour exécuter soixante-trois illustrations, soit vingt et une lithographies en couleurs pour chacun des trois tomes, tirées sur sa propre presse. La facture est réaliste et classique, d’une technique assurée, mais laisse peu de place à l’imagination du lecteur.



La Médecine chez Ford, illustration de Claude Bogratchew 
pour Voyage au bout de la nuit

Raymond Moretti (1931-2005), qui a réalisé les couvertures du Magazine Littéraire après 1977, est engagé par les éditions du Club de l’Honnête Homme pour illustrer en hors-texte et en couleurs les neuf tomes des œuvres complètes publiées entre 1981 et 1983. Chaque tome comporte huit lithographies aux couleurs riches et aux motifs énergiques, pour une publication plus populaire que bibliophilique. Dans une tout autre économie, la librairie Nicaise confia en 1987 au sculpteur Thomas Gosebruch (1951) l’exécution de douze gravures sur cuivre pour illustrer une Version initiale du premier chapitre de Voyage au bout de la nuit - illustrations de qualité qui étaient réservées, par un tirage restreint, aux bibliophiles et aux chercheurs.

Cela fit l’effet d’une bombe en 1988 chez les jeunes céliniens, quand les éditions Futuropolis, associées à Gallimard, annoncèrent que Jacques Tardi (1946), ancien dessinateur au journal Pilote, passionné par la guerre de 1914-1918, allait illustrer Voyage au bout de la nuit (1988), Casse-pipe (1989) et Mort à crédit (1991). Céline allait pénétrer dans les bibliothèques des lycées. La réussite commerciale fut totale. Tardi s’était livré à un travail colossal de documentation et de mise en pages in et hors-texte. Sa maîtrise du noir et blanc, son dessin expressif, son jeu subtil des contrastes et des dégradés, entraînèrent les louanges de toute la critique. D’aucuns lui reprochèrent sa lecture pessimiste et réaliste aux dépens de la drôlerie et du lyrisme, mais Tardi est devenu l’illustrateur «officiel» des rééditions de Céline en livre de poche, et il semble que la réussite de ses illustrations ait depuis découragé de nouveaux éditeurs ou artistes. La relève est à prendre.                                        Éric Mazet

(1) Histoire du petit Mouck, L.-F. Céline, éd. du Rocher, 1997.
(2) Illustrations pour Voyage au bout de la nuit, Eliane Bonabel, éd. de La Pince à linge, 1998.
(3) Ballets sans musique, sans personne, sans rien, L.-F. Céline, éd. Gallimard, 1959.
(4) Une seule illustration a pu être reproduite dans L’Année Céline 1991.

jeudi 11 février 2021

Quand la droite le détestait - L'affaire Céline (Le Charivari n° 2 Août-septembre 1957)

L’affaire Céline 

Fondé le 1er décembre 1832 par Charles Philipon, Le Charivari fut le plus grand des journaux satiriques français. Il disparut en 1937. 

Repris en 1957 par Noël Jacquemart qui en assure la rédaction en chef avec le concours du caricaturiste Pierre Pinatel. Proche de l'extrême droite, anti-gaulliste, poursuivi pour offense au chef de l'État, le journal abrite des plumes de droite comme Paul Dehème et nombre d'autres dont les signatures fleurent bon le pseudo post-épuration. 

Dans ce numéro 2 du Charivari de 1957, c'est Judex qui règle son compte à Louis-Ferdinand Céline… 

« Il ne faut pas que nos Juifs se débinent. Il faut qu'ils paient toute la casse, il faut qu'ils dégustent jusqu'au bout. Il faut qu’ils deviennent otages. » Bagatelles pour un Massacre.                                   M. Louis-Ferdinand CELlNE, dont L'Express a recueilli les propos, sera sans doute convaincu en regardant cette photographie que ses incantations ont porté leurs fruits ?(Soldats allemands contraints par les Alliés, après la guerre, à déterrer les Juifs assassinés dans les chambres à gaz.)

Quand la droite ne l'aimait pas… L’affaire Céline 

 
- Oh! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand! Vous êtes répugnant comme un rat. 
Louis-Ferdinand Céline « Le Voyage au bout de la Nuit » (sic).

Il y a une affaire Céline. Une affaire plutôt mince qui n'intéresse guère - mais là furieusement - que la maffia des gens de lettres. Et aussi, beaucoup plus vaguement, quelques originaux qui n'ont pas encore tout à fait achevé d'oublier qu'il s'est passé des choses aux environs de l'an 40. Mais si limitée dans sa portée et dans ses conséquences que soit cette tempête dans un verre d'eau (bourbeuse), elle vaut bien, après tout, les histoires de serpents de mer par quoi les journalistes s'efforçaient jadis de combler les failles de l'actualité estivale. 

Normance et Féérie pour une autre fois étaient tellement ratés qu'ils décourageaient la discussion

Le fait matériel, c'est la rentrée de Céline. La véritable rentrée. Car Céline était physiquement rentré en France depuis plus d'une demi-douzaine d'années. Et il était déjà rentré dans les lettres avec la publication de Normance et de Féérie pour une autre fois. Mais ça ne comptait pas. Le retour dans la mère patrie s'était fait sans éclat et les deux bouquins sus-cités étaient tellement ratés qu'ils décourageaient la discussion.
Cette fois-ci, c'est beaucoup plus sérieux. Ça fait du bruit, énormément de bruit. D'un château l'autre déplace autant de vent qu'un quelconque «best-seller» de Mademoiselle Sagan. Mieux: ce torrentiel amas d'éructations et de points de suspension crée un scandale («Heureux celui par qui le scandale éclate!»} et déclenche au coin du bois sacré et dans les salles de rédaction une sorte de petite guerre civile de poche, avec des Capulets célinards et des Montaigus anti-Bardamu tout prêts à s'entrelarder de leurs pointes Bic.
Pourquoi? Tout simplement parce que Céline n'emprunte pas pour cette rentrée-là la porte par où il était sorti. Il était sorti, dans un vacarme d'apocalypse, par la porte de Je Suis Partout, hebdo fasciste et collabo. Il rentre par la porte de L'Express, hebdo progressiste et résistant. On serait déconcerté à moins. On l'est bien plus encore lorsqu'on examine le prétexte de cette rentrée, le bouquin de choc qui donne une substance à ce numéro de cirque.

« Enfin on sait tout sur les salauds de Sigmaringen ! »

Dans ses livres de l'immédiate avant-guerre et de l'occupation, Céline submergeait de sa scatologie les bêtes noires de la droite. Aujourd'hui, le Mohican du Bas-Meudon déverse aux pieds des gens du Système les scalps des Vichyssois en déroute. Comme disait avec ravissement un des principaux rédacteurs du Canard Enchaîné : « Enfin on sait tout sur les salauds de Sigmaringen ! » Il va de soi, par contre, que ceux qui ne tiennent pas à priori les réfugiés de Sigmaringen pour des salauds sont choqués. Et choqués, également, les gens qui, bien qu'adversaires de la collaboration, estiment que Céline, embarqué précisément sur la même galère, n'était guère qualifié pour déballer ce linge putride. D'autres enfin qui évoluèrent jadis dans les mêmes eaux politiques que Céline nient tout simplement la forfaiture et le reniement.

« Donc, tous les Juifs en première ligne ! Pas de billevesées, pas d'estouffades !... Aucun privilège admis !... » 
(Louis-Ferdinand CELINE L'École des Cadavres)
Ils n'ont eu, on le voit, pour une part grâce à M. CELINE, aucun privilège!
« Moi, je voudrais bien faire une alliance avec Hitler. Pourquoi pas ? Il a rien dit contré les Bretons, contre les Flamands... Rien du tout... Il a dit seulement sur les Juifs. Il les aime pas les Juifs... Moi non plus ... » (Louis-Ferdinand CELINE - Bagatelles pour un Massacre.)

Ces positions contradictoires s'assortissent chez ceux qui les ont adoptées d'une extrême vivacité de ton. Céline est un phénomène littéraire - et surtout un phénomène humain - qui décourage l'objectivité. Tout de suite, les épithètes s'enflent et s'aiguisent. Au sein du même journal - à Rivarol par exemple - il arrive qu'on soit violemment contre et violemment pour. Si P.-A. Cousteau s'y indigne 
(« M. Céline, écrit-il, rallie le fumier (doré) du Système ») par contre Robert Poulet s'y extasie: « Une extraordinaire hardiesse de pensée et d'expression… des vérités comme aucune oreille française n'en a encore entendues depuis dix ans ... le troisième (bouquin) qui ait chance de défier les siècles. »

« On comprend que Céline ait été collaborateur et qu'il se soit ainsi obstiné. Pour fleurir, il lui faut beaucoup de fumier. » Demain

Partout ailleurs, on parle de Céline avec la même passion. Et comme il serait fastidieux de multiplier les citations des critiques, disons qu'en gros l'opération «rentrée» aboutit à ce résultat déconcertant: Céline n'est pas adopté (ou adopté avec des mines dégoûtées) par les gens dont il sollicite la sympathie. Et il n'est pas récusé non plus (ou très exceptionnelle­ment) par les anciens amis qu'il vient de lâcher tumultueusement.
En l'accueillant sous ses sunlights (quatre grandes pages d'interview et deux pages de «bonnes feuilles»), L'Express ne renonce pas au plaisir d'engueuler l'enfant prodigue (d'habitude, pourtant, dans ces cas-là, on tue le veau gras) et de l'accuser tout à la fois de vénalité et de bassesse morale: « L.-F. Céline a parlé devant nous » pour que Gallimard me donne une avance. « Les réponses - ou plutôt son monologue - éclairent crûment les mécanismes mentaux de ceux qui, à son image, ont choisi de mépriser l'homme. » Un autre journal de gauche, Demain, qui se divertit fort des révélations de D'un château l'autre sur les fuyards de Sigmaringen, conclut ainsi: « On comprend que Céline ait été collaborateur et qu'il se soit ainsi obstiné. Pour fleurir, il lui faut beaucoup de fumier. » 
Et Le Droit de Vivre de M. Bernard Lecache déclare tout net que « cela n'excuse rien, cela ne peut rien faire oublier, ni l'ignominie de l'individu ni le mal énorme qu'il a volontairement commis ».
Dans l'autre camp, par contre, après un bref moment de désarroi, et si l'on excepte quelques intransigeants comme P.-A. Cousteau, on semble s'être fait une raison. Céline lâche. Mais on ne lâche pas Céline. Défense de l'Occident du fasciste Maurice Bardèche couvre de fleurs l'interviewé de L'Express et M. Lucien Rebatet (qui, de toute évidence, devait avoir, ce jour-là, égaré ses lunettes) écrit péremptoirement dans Dimanche Matin : « Dans le monologue de Céline, je cherche le reniement. Je ne le vois pas. » C'est aussi l'avis de M. Robert Poulet: « On n'y découvre pas un atome de reniement. »

Le Voyage au bout de la Nuit, livre volcanique, éructant tout à la fois de fulgurantes beautés et d'insurpassables obscénités

Voyons les choses d'un peu plus près. En nous interdisant de considérer comme tant de critiques distingués que le «génie» soit une excuse absolutoire qui dispense l'individu de toute moralité.
On sait avec quel fracas le Docteur Destouches alias Louis-Ferdinand Céline fit son apparition dans les lettres françaises. Le Voyage au bout de la Nuit, livre volcanique, éructant tout à la fois de fulgurantes beautés et d'insurpassables obscénités, exaltant dans un style sans précédent le désespoir de la condition humaine et la négation de toutes les valeurs «socialement acceptées», fut véritablement,
au début des années 30, une révolution. Les délicats et traditionalistes en furent scandalisés. Assez paradoxalement, c'est Léon Daudet, polémiste de L'Action Française et défenseur de l'ordre moral qui prit à bout de bras cet enfant de l'anarchisme intégral pour l'imposer à l'opinion. Céline n'eut pas le Goncourt, mais du jour au lendemain il fut célèbre, il devint une sorte de pape débraillé (mais pape tout de même) de la littérature moderne, le rénovateur du roman, le pionnier d'une nouvelle «manière» de sentir et de s'exprimer, le créateur d'une certaine «musique». On peut aimer ou ne pas aimer le Voyage. On ne peut pas nier que ce fut un événement formidable. Sinon Céline n'eût pas eu, en France et à l'étranger, tant d'admirateurs, d'imitateurs et de disciples.

Ce sont les écrits postérieurs de Céline qui l'ont arraché à l'invulnérabilité de son chef-d'œuvre

Si Céline s'en était tenu au Voyage, il n'y aurait pas aujourd'hui d'affaire Céline. On ne se demanderait pas quelle sorte d'homme est Céline, s'il est un traître ou un héros, un martyr ou un renégat. L'homme-Céline fût demeuré dans l'ombre du monument littéraire, douillettement inaccessible. Ce sont les écrits postérieurs de Céline qui l'ont arraché à l'invulnérabilité de son chef-d'œuvre, qui en ont fait un personnage public, discuté et discutable, un drapeau et un épouvantail, la proie des enthousiasmes et des rancunes, qui ont, en somme, substitué le citoyen à l'écrivain.
Un citoyen ne se juge pas dans la même optique qu'un écrivain désincarné. Au moins, pas avant que le temps n'en ait décanté les souillures.
Lorsque Céline écrivit en 1938 et en 1939, Bagatelles pour un Massacre et L'École des Cadavres, - lorsqu'il fit paraître, en 1941, Les Beaux Draps, ce n'était plus de la littérature - ou pour être précis, ce n'était plus seulement de la littérature. En s'engageant, Céline cessait de s'appartenir, il devenait, que cela lui plût ou non, la propriété du clan pour lequel il avait opté, il se chargeait de devoirs à l'égard des gens qu'il entraînait dans son sillage et que ses propres écrits engageaient à leur tour. Or ces écrits sont d'une extraordinaire netteté, sans la moindre équivoque, sans la plus petite bavure. Dans Bagatelles pour un Massacre et dans L'École des Cadavres, Céline dénonce les Juifs comme responsables de tous nos maux en général et de la guerre qui menace en particulier. Accessoirement, il préconise un mariage franco-allemand et trace, avant la lettre, leur «devoir» aux futurs collaborateurs.
Voici, par exemple, quel «traitement» il conseille pour les Israélites: « Donc, tous les Juifs en première ligne! pas de billevesées, pas d'estouffades! et pendant toute la durée de la guerre! Aucun privilège admis. Les blessés juifs ne seront jamais évacués de la zone des armées ... Ils crèveront, s'il le faut, dans la zone des armées ... Ils féconderont la zone des armées. Il faut se méfier toujours des Juifs, même quand ils sont morts ... Si l'aventure tourne mal comme c'est en somme assez probable, il ne faut pas que nos Juifs se débinent. Il faut qu'ils paient toute la casse, il faut qu'ils dégustent jusqu'au bout. Il faut qu'ils deviennent otages ...(Bagatelles pour un Massacre). Il faut de la haine aux hommes pour vivre, soit! c'est indispensable, c'est évident, c'est leur nature. Ils n'ont qu'à l'avoir pour les Juifs, cette haine, pas pour les Allemands. Ça serait une haine normale, salvatrice, défensive, providentielle. » (L'École des Cadavres).
Et voici, toujours à titre d'exemple, ce qu'il dit des Allemands: «Je me sens très ami d'Hitler, très ami de tous les Allemands, je trouve que ce sont des frères, qu'ils ont bien raison d'être racistes. Ça me ferait énormément de peine si jamais ils étaient battus ... Moi, je veux qu'on fasse une alliance avec l'Allemagne, et tout de suite, et pas une petite alliance précaire, pour rire, fragile, palliative! quelque pis aller! Pas du tout! Mais non! Mais non! Une vraie alliance, solide, colossale, à chaud (sic) et à sable! A la vie! A la mort! Voilà comme je cause. (L'École des Cadavres). (((citation bricolée avec deux passages distincts, ndlr)))
Des textes semblables on pourrait les multiplier jusqu'à concurrence des 700 pages de Bagatelles et de L'École. Il ne nous appartient pas de dire ici s'ils furent judicieux, insensés ou criminels. Mais seulement qu'ils furent. Et qu'ils sont toujours (bien qu'ils aient disparu comme par enchantement de la liste des ouvrages antérieurs du Maître).

« Il a voulu te faire laver! Quelle horreur, nos pères qui nous valaient bien ne se lavaient jamais, tout le jus, l'originalité des caractères se délavent dans ces bains sans nombre. Conçois-tu La Bruyère se lavant ? Bossuet, Corneille ? Cette hydrothérapie est grande responsable de la fadeur des êtres actuels, navets détrempés. » (Lettre de L.-F. Céline à Albert Paraz, septembre 47 Le Gala des Vaches)

Toute l'affaire Céline est dans ces textes aujourd'hui escamotés mais qui eurent à l'époque de leur parution et au cours des années suivantes une influence décisive sur le comportement de dizaines de milliers d'individus.
Tous ces disciples de Céline ne sont pas morts sur le front de l'Est. Tous n'ont pas été fusillés au lendemain de la Libération. Et tous les Juifs désignés par Céline comme otages promis par lui à l'extermination ne sont pas passés à la chambre à gaz. Les uns et les autres, pour des raisons opposées défaillent de stupeur en voyant Céline assaisonner sa tonitruante rentrée d'affirmations péremptoires que contredisent les plus massives évidences.

Céline se paie-t-il notre tête ?

Pour se faire accepter, de nouveau, par les puissants de ce monde, Céline, en effet, ne se contente pas de dire - ce pourrait être un aveu honorable - qu'il s'est trompé, qu'il a eu tort d'attaquer les Juifs, tort de faire confiance à l'Allemagne de Hitler. Tout le monde peut se tromper. En fait, tout le monde se trompe. Et il y a quelque mérite à l'admettre publiquement. Mais il s'agit bien de cela! Ce que Céline affirme aujourd'hui, c'est qu'il ne s'est JAMAIS trompé, puisqu'il n'a JAMAIS été antisémite, puisqu'il n'a JAMAIS été partisan de la collaboration franco-allemande et que, même, il n'a JAMAIS cessé d'être un farouche résistant.
Devant d'aussi colossales contre-vérités, une question vient tout naturellement à l'esprit: Céline se paie-t-il notre tête? (il écrivait dans Le Voyage : « Quand on a un bon culot, ça suffit, presque tout vous est permis ») ou s'abuse-t-il lui-même en re-writant (comme on dit) son auto-biographie ? Peut-être, après tout, ce mage vaticinant dont le génie relève de la paranoïa a-t-il réussi à se prouver à lui-même qu'effectivement il n'avait jamais été antisémite ni collaborateur. Peut-être, après tout, est-il sincère. Cette «sincérité» là, en tous cas, est bien antérieure aux interviews prodiguées ces dernières semaines aux feuilles les plus diverses (L'Express, Paris-Match, Arts, Artaban, C'est-à-Dire, etc.) avec une maîtrise que pourraient envier les publicitaires de «Dop'! Dop! Dop!» et du «Super Dentifrice Colgate».

Ah! j'étais fait pour m'entendre avec les Youtres ... Vive les Juifs, bon Dieu! 

Déjà à Sigmaringen (après «Sigmaringen vu par Céline» il faudrait un «Céline vu par Sigmaringen)***, le réfugié Céline, plus verdi par l'angoisse qu'une capote feldgrau, expliquait à tout un chacun qu'il était - lui tout seul - innocent, ami de toujours des Juifs, ennemi de toujours du IIIe Reich.
Avant de s'exprimer dans les interviews de la présente canicule, ces thèmes constituent l'essentiel des lettres que Céline adressait en 47 et 48 à son fidèle ami Albert Paraz et que celui-ci imprima bien imprudemment - une sorte de pavé de l'ours - dans le Gala des Vaches.
Rien d'étonnant à ce que Céline déclare aujourd'hui à L'Express : « Moi? Antisémite? Quelle blague! », puisqu'en mars et octoboe 48, il écrivait déjà à Paraz : « Question Juifs, il y a beau temps qu'ils me sont devenus sympathiques ... Ah! j'étais fait pour m'entendre avec les Youtres ... Vive les Juifs, bon Dieu! Certainement, j'irai avec plaisir à Tel-Aviv avec les Juifs, on se comprendrait... Je n'ai jamais désiré la mort du Juif ou des Juifs .. Je n'ai jamais été antisémite (pas assez con) mais pro-français et pro-aryen. Là est ma sottise! Je n'ai jamais fait d'antisémitisme pendant la guerre - je n'ai jamais foutu les pieds à l'ambassade d'Allemagne ni avant ni pendant la guerre,  ni seul ni accompagné de Je suis Partout - j'y étais d'ailleurs détesté.

Céline y affirmait la vocation « germanique » de la France et demandait la fusion pure et simple des deux pays

Il est très possible que Céline n'ait jamais mis les pieds à l'ambassade d'Allemagne. Et il est de fait qu'il conserva dans son activité de collaborateur une certaine prudence qui ne cessa de s'accentuer à mesure que la victoire changeait de camp. Il jugea inutile notamment de donner une suite aux Beaux Draps publiés à l'époque faste de l'occupation.
Et s'il sollicitait d'être imprimé par les journaux, c'était sous forme de «lettres» et non d'«articles». Comme si une lettre était moins compromettante qu'un article! Ces «lettres» il les envoyait de préférence au Pilori, plus souvent qu'à Je suis Partout qu'il estimait alors insuffisamment antijuif et insuffisamment pro-allemand. Une de ces lettres néanmoins ne fut jamais publiée. Reprenant les thèmes de L'École des Cadavres, Céline y affirmait la vocation « germanique » de la France et demandait la fusion pure et simple des deux pays. C'était bien plus que les collaborateurs ultras de Je suis Partout n'en pouvaient accepter. Il est amusant de lire aujourd'hui dans Paris-Match sous la signature de M. Guillaume Hanoteau qu'aucune ligne de Céline n'a paru dans le Je suis Partout de l'occupation. C'est si fatigant, n'est-ce pas, d'aller consulter les collections de la Bibliothèque Natio­nale ...
Quoiqu'il en soit, de même qu'il a réussi à se post-fabriquer un philosémitisme «de toujours», Céline tient énormément à n'avoir «jamais» collaboré. À l'appui de cette thèse hardie, il brandit les noms illustres des gens qui avaient juré sa perte. À L'Express il déclare froidement: « Hitler m'avait en exécration ... s'il avait vécu il m'aurait fusillé certainement ». Ah! mais! Quelques années plus tôt, il crivait à Albert Paraz: « Les groupes terroristes du parti Doriot avaient résolu de m'abattre ... Quant à Laval, quant à Pétain, j'étais leur bête noire, ils ne songeaient qu'à me faire enfermer. » (Gala des Vaches p. 238.)

C'est assez rigolo de voir 1142 condamnés à mort français 
dans un petit bourg

Étrange, bien sûr, que cet implacable ennemi d'Hitler ait choisi l'Allemagne de Hitler comme terre d'asile en 44 (il y était même arrivé, ce qu'on omet toujours de dire, plusieurs semaines avant le gros des réfugiés). Etrange également que dans toute l'Allemagne, il ait choisi d'habiter là précisément où étaient ses deux autres ennemis Pétain et Laval. Etrange enfin que lorsque la débâcle définitive du IIIe Reich fut proche, Céline (traqué par la Gestapo!) fut le seul de toute la colonie française de Sigmaringen à obtenir des papiers réguliers pour se rendre à l'étranger, nommément au Danemark, faveur qui fut refusée aux 1 142 autres réfugiés (ces réfugiés dont Céline dit à L'Express : « C'est assez rigolo de voir 1142 condamnés à mort français dans un petit bourg. » D'autant plus «rigolo» que ces pauvres bougres-là n'avaient pas, eux, les visas de Himmler pour échapper au poteau).
Mais ne nous arrêtons pas à ces étrangetés. Un bonhomme que le Fuhrer voulait cribler de balles, que Laval et Pétain ne songeaient qu'à boucler (ils ne songeaient naturellement qu'à ça) et que les tueurs du P.P.F. brûlaient de refroidir, ne peut être qu'un résistant. Mieux: un héros de la résistance.
Et par conséquent, puisque Céline est un héros de la résistance, les menus ennuis que lui valurent son activité (supposée) de collabo et d'anti-juif deviennent une iniquité sans nom. Que d'autres - des lecteurs de Bagatelles, par exemple - aient été fusillés ou envoyés aux travaux forcés, c'est normal puisqu'ils avaient été antisémites et collaborateurs. Mais que Céline – Céline l'innocent, Céline le résistant – ait subi quelques mois d'internement au Danemark et quelques années d'exil conjugal puisqu'il avait été condamné à un an de prison par contumace, c'est le plus affreux attentat à l'équité que l'on ait vu depuis que le monde est monde. Ecoutons le martyr: « On m'a fait tout le mal possible ... Il est vraiment impossible d'être plus malheureux que nous le fûmes (Lettres à Paraz). J'ai souffert comme personne » (L'Express), etc., etc...

Imposture, donc, cette pauvreté. 
Comme les fantastiques souffrances de l'exil

Ce thème du malheur insensé, inouï, sans équivalence possible, revient comme un leitmotiv dans toutes les interviews octroyées sous le chapiteau du Gallimard Circus. Et aussi le thème de la pauvreté. De même qu'il est le plus persécuté des hommes, il est aussi le plus désargenté, le plus miséreux des hommes, le plus exploité par un odieux éditeur qu'il n'appelle jamais que « ce salaud de Gaston ». C'est pour obtenir une petite avance du « salaud de Gaston» qu'il a accepté de recevoir les rédacteurs de L'Express et il s'est hâté de leur dire que si L'Express consentait à lui servir une rente, il ferait n'importe quoi. Il l'a dit aussi à Artaban. 

Et à Arts également. Mais là il est tombé sur un bec. Le rédacteur de Arts était au courant. Il savait que le «salaud de Gaston» lui avait déjà avancé pas mal de millions (une vingtaine affirme-t-on) et lui faisait déjà une rente. Ce qui amène P.-A. Cousteau à remarquer dans Les Lectures Françaises : « Ce n'est plus du commerce, c'est de la carambouille. »
Imposture, donc, cette pauvreté. Comme les fantastiques souffrances de l'exil. Comme les diverses poses plastiques prises successivement par Céline sur les estrades politiques. Du théâtre, du cinéma, du vent, du bidon.
Reste le génie. Ça n'est pas rien. Dans un siècle ou deux, si vraiment génie il y a, ce sera tout. Le temps aura rongé toutes ces bassesses.
Mais pour l'heure, le génie (présumé) n'empêche pas de voir l'homme 
et de le toiser. L'homme est laid.                                                                JUDEX

*** En voici une esquisse par Lucien Rebatet dans Dimanche Matin: 
«Je me souviens - c'est mémorable! - de l'arrivée de Céline à Sigmaringen en octobre 1944 ; Céline avec ses deux ou trois canadiennes de clochard superposées, ses moufles datant de la Bérézina, son chat Bébert en bandoulière, dans une espèce de musette, sa deffe crasseuse de soutier, ses premiers mots sur la capilotade qui nous était promise, sur les égouts infiniment brenneux où nous plongions. Les militants en étaient hagards: « C'est ça, Céline ? Le génie ? Le plus grand écrivain du fascisme ? »

PS : Les intertitres ont été rajoutés par la rédaction de ce blog

mardi 10 mars 2020

Préface à Bezons à travers les âges par Louis-Ferdinand Céline (1944)

L'édition du livre d'Albert Sérouille, vue par Denoël

Le 15 février 1944 : Mise en vente de Bezons à travers les âges. 
Denoël l'a tiré à 3000 exemplaires. C'était le tirage initial de Voyage au bout de la nuit.
L'éditeur [cf. sa lettre du 14 mars] a accepté cet ouvrage consciencieux pour faire plaisir à Céline mais rien ne lui était plus étranger que le régionalisme. Pour la circonstance, il a créé une nouvelle collection : « A la ronde du grand Paris », qui n'aura pas d'autre titre. Et Bezons sera soldé trois ans plus tard.
Céline écrit pourtant : « Denoël à force de faire le Mage d'une province l'autre, de faire incarner celle-ci... celle-là... se sentait plus !... 'Bravo ! Tabou ! Tout j'ose !...' mais minuit Place des Invalides le truc a rompu ! un nuage, la Lune !... envolés les charmes !... Denoël ce qui l'a fini, ce qui l'a achevé de faire le con, c'est sa collection des 'Provinces', les envoûtés folklorisques, les incarneurs en transe de lieux !... chiadeurs en concours : Moi ! Moi ! Moi ! moi les Cornouailles... moi le Léon !... moi les Charentes !... épileptiques d'incarnation ! [...] 'Vous êtes retenu pour le Concours !... oh, que vous incarnez le Cameroun !...' par ici bananes !... les dattes, ananas ! tout l'Empire y arrivait à table !... sur sa table !... je vous dis : rien manquait !... on peut dire que le pauvre Denoël avait vraiment bien mis au point la question d'approvisionnement... » [D'un Château l'autre, Bibliothèque de la Pléiade, p. 126].
Mis à part un livre paru en 1936 [Ce Coin de ma Provence par Jeanne Jaubert], on chercherait en vain dans le catalogue de l'éditeur un ouvrage qui réponde à cette définition. Tout au plus pourrait-on citer l'ouvrage d'Adrien Printz : Chronique lorraine 1940-1944, qui est une chronique de la vie en Moselle « sous la botte », mais il s'agit d'un livre sur l'Occupation, comme il s'en est publié des dizaines après la Libération, plutôt que d'un ouvrage régionaliste. Et il a été édité en 1945, c'est-à-dire sous l'administration provisoire de Maximilien Vox.
Sollicité en 1944 par Céline pour éditer une Histoire de Clichy rédigée par le même Serouille, Denoël se récusera. En 1949 encore, Céline tentera de la faire publier : «Mon cher et bien vieux collaborateur, Albert Serouille, est en train de crever dans une dèche extrême, à Bezons. Il avait, sur mon inspiration ! entrepris et mené à bien une histoire de Clichy-la-Garenne (elle est achevée), la faire éditer où ? tout le problème ! Il faudrait reprendre l'histoire de Bezons qui a encore un petit courant permanent d'acheteurs et éditer en même temps Clichy [...] Je ne sais pas si Frémanger... Il a l'air bien embrouillé, surpassé par ses malheureux ouvrages ! Enfin s'il désire ! mais ce sont là des livres de peu, de très peu de rapport, de folklore banlieusard.» [lettre à Pierre Monnier, 2 mars 1949].



Préface à Bezons à travers les âges d'Albert Sérouille 
par Louis-Ferdinand Céline (1944)

Pauvre banlieue parisienne, paillasson devant la ville où chacun s’essuie les pieds, crache un bon coup, passe, qui songe à elle? Personne. Abrutie d’usines, gavée d’épandages, dépecée, en loques, ce n’est plus qu’une terre sans âme, un camp de travail maudit, où le sourire est inutile, la peine perdue, terne la souffrance, Paris «le cœur de la France », quelle chanson! quelle publicité! La banlieue tout autour qui crève! Calvaire à plat permanent, de faim, de travail, et sous bombes, qui s’en soucie? Personne, bien sûr.
Elle est vilaine et voilà tout. Les dernières années n’ont pas arrangé les choses. On s’en doute. Banlieue de hargne toujours vaguement mijotante d’une espèce de révolution que personne ne pousse ni n’achève, malade à mourir toujours et ne mourant pas. Il fallait une plume ardente, le don de vaillance et d’émoi, le talent de haute chronique pour ranimer ces pauvres sites, leurs fantômes, leurs joies évadées, leurs grandeurs, leurs marbres, leurs souffles à méchante haleine.
La banlieue souffre et pas qu’un peu, expie sans foi le crime de rien. Jamais temps ne furent plus vides. Beau poète celui qui s’enchante de Bretagne! de Corse! d’Angoumois! d’Hespérides! La belle affaire! Chanter Bezons, voici l’épreuve! Voici le génie généreux. Attraper le plus rebutant, le plus méprisé, le plus rêche et nous le rendre aimable, attachant, grandiose!
M. Serouille joue ce miracle, il nous fait palpiter Bezons, mieux que poète, sans travestir, sans redonder, tout en probe historique passion. Il nous rend le rythme et la vie, il gagne. Et la vérité! Un exemple ! L’ Alsace-Lorraine ! Que de discours ! Que d’encre ! Que de sang! de défilés! Un Français sur cent mille sait-il que nous devons l’Alsace-Lorraine au Maréchal Marquis* de Bezons? La France est mufle. En passant. Mille autres traits merveilleux au cours de ce livre à Bezons! Gloire à son auteur! Au moment où tout nous guette, où la mort nous tient de mille parts, de faim, de bombes, de lassitude, de haines, le livre de M. Serouille nous vient en divin délassement, il nous donne la clef des champs, la clef des songes si j’ose dire, il nous permet d’imaginer d’avoir encore une Patrie, chez les morts, non une Patrie de formules, quelque drapeau de bazar, raccroc de battage, mais une terre pour nos chagrins moins froide que les autres, sur deux kilomètres carrés. Peut-on choisir son Katyn? L’ambition est peut-être immense…

Dispensaire municipal de Bezons
Vive donc la mort à Bezons! Je l’y connais un petit peu. M. Serouille nous l’ornemente. Vive Montjoye et Saint-Denis! Pas bien loin! Vive Courbevoie! ma naissance! Toute ma patrie, hélas! est là déjà sous terre! Je m’intéresse forcément. Un dernier coup d’œil. Pour être bien en un endroit il faut connaître les fantômes. M. Serouille sait tout cela, il nous guide, il est à son aise dans le Temps, il nous habitue, si j’ose
dire. Tout ira bien. L’Histoire est le seuil de la quatrième dimension. Celle de demain. Je voudrais bien que l’on m’enfouisse avec «l’Histoire de Bezons» ; je voudrais bien savoir là-bas ce qu’on pense de M. Serouille? tout le bien du monde, je suis sûr. Quels scrupules! Quelle délicatesse! Tout son ouvrage est d’un poète, malgré tout, bien qu’il s’en défende, le souci, le départ, l’envol, mille traits touchants et d’infini. Non ce n’est point œuvre banale.
BEZONS dans le dictionnaire? Deux lignes et maussades… Quelle vilenie! Quelle saleté! Mais toute l’Histoire de la France passe par Bezons! Précisément! Au plus juste sur le pont de Bezons. Les années de la France sont-elles d’abondance, de prospérité, de bonheur? La Foire de Bezons bat son plein! On chasse à Maisons-Laffitte, les troupes paradent vers Carrières, ce sont cortèges en éclats, joies et bombances, sur les deux rives tout va bien! Les années sont-elles funestes? Les malheurs fondent-ils sur la France? Les avant-gardes du désastre campent à Bezons… Le pont saute !… C’est le grand signe!… Allez le voir… On le répare à peine… Il faudrait à Bezons presque un pont amovible… Dix fois au cours de l’Histoire il saute, ressaute, tantôt en barques, tantôt en chêne, tantôt en pierres, toujours il s’envole!… à tous les coups!… et le fer donc!… Le pont de Bezons ne tient pas… Vérité des siècles… J’étais là sur ce parapet en juin 40 ! Quel badaboum ! Salpêtre! fumées! Poussières d’Histoire !… Quel dénouement! Vingt siècles à l’eau!… L’eau de Bezons! Tous ont passé là… sous le pont… sur le pont… Ô gué!… Goths… Normands… Romains… Anglais… Britons… Cosaques… et la suite!… Conquérants de tout… Demain qui?… Tout est promis ** !… Marquis Maréchal de Bezons, que défendez-vous aux lieux sombres? Vaincrai-je sous votre pavillon moi qui tout perdis *** en plein jour? Admirer le portrait d’acier **** !… J’ai porté moi aussi cuirasse… Ceci nous rapproche!… Quels souvenirs!… France si nous faisions nos comptes !… Plus lourd de blessures que de corps ils n’emporteront pas grand-chose ceux qui me guignent… J’y songe !… Un tas d’embêtements et d’os!… comme ils vont se sentir volés! Comme ils vont encore me maudire!… Sacrés pignoufs *****…
Le Marquis au soleil des morts passant la revue nous aurions du monde!… Vous irez voir son château… Il existe encore (pour combien de mois, de semaines ****** ?…). Napoléon est annoncé, il passe en calèche… et Madame… au pont de Bezons comme les autres… les notables s’avancent… saluent… les Cent Gardes!… Bien avant lui Henri IV… Ainsi tout le cours du temps… à la remonte des drames en drames… joies si frêles entremêlées… La trame de l ’Histoire est atroce!… M. Serouille nous le fait voir, même sur ces quelques ares carrés!… Quelle richesse de tragédie! Que d’eau passée sous les ponts !… Et puis une chanson de Fête !… Jolie surprise !… M. Serouille nous l’apporte… toute guillerette encore… et puis un écho de la mode des là-bas toutes premières années… tout à l’aurore de notre nom… La France aux limbes… Mérovée sans doute… une fibule… M. Serouille nous la présente… Quel bijou!… nous l’avons en main… broche
de dame… il retenait sur une épaule un voile gracieux à la romaine… tulle au vent… jolie mode « des années Cent» entre Carrières et Argenteuil!… Toutes les modes finissent au cercueil… Celui-ci fut découvert intact au lieu-dit « Les Mines d’or» sous Bezons vers 1912.
Française des premières années, Madame, nous voici revenus vers vous après quel effrayant parcours!…
Vingt siècles à tâtons, quelle fatigue!… Ah ! Madame, quelle aventure! C’est fmi partout, nous dit-on… Tant mieux, mon Dieu! Est-ce bien sûr? Mille ans… mille ans… sont vite passés aux heures du monde! Encore mille autres… un autre M. Serouille, Chinois sans doute en ce temps-là nous trouvera ensevelis pas loin l’un de l’autre… nous fourrera-t-il dans le même sac ?… C’est probable! Ô le destin merveilleux « d’infinir» marié sans façon avec la dame à la fibule!… Je suis né tout près d’ici à Courbevoie, l’autre coude… Six mille ans de mieux tout s’arrange !… On se retrouve et tout est dit!… L’aventure française !… Ah! nous vivons des temps moroses. Nos lendemains sont impossibles… Traqués, suppliciés, maudits, dans le passé tout notre cœur! Soyons jaloux de nos poussières ! M. Serouille nous les présente dans un chatoiement admirable !… Point d’avenir sans deux mille ans! Vous ne serez quittes pour autant!… Vous en réchapperez peut-être… Que la tradition se renoue des jours heureux!… Que la fête renaisse aux deux rives!
Les Romains admiraient déjà le découvert de la vallée ! Là-haut vers le ciel d’Argenteuil à la perspective du fleuve… Les grands lieux ont un fier espace qui porte aux nues. Vous admirerez je suis sûr. Et tout autour du pont les mouettes gracieuses en leur séjour d’hiver, flocons palpitants d’infinis, baisers du large à nos malheurs, miettes au Vent qui tout emporte !… Ô je lyrise !… Ô l’aventure ! Le livre, voyez-vous, peut griser! vous trouverez cela vous-même! Le tour de cette richesse drue… si peu de pages!… Il faut le lire donc à courts traits… prudemment… comme on pénètre à petits pas dans une serre bien trop chaude… où bien trop d’arômes tiennent l’air ******* ! trop de parfums!… où tout imprègne! Ô dangereux M. Serouille !

*. Dans son manuscrit Céline avait gratifié le marquis de Bezons du titre de duc. Dans sa correspondance à Marie Canavaggia en date du 31 août 1943, Céline demande à sa fidèle secrétaire de rectifier dans tout le texte: «Bien entendu il y a plusieurs Ducs dans le texte à dégommer marquis!»
**. Dans sa version manuscrite, Céline avait écrit: «Demain qui ?… Tout est promis !… Si le concierge de la France tenait sa loge Pont de Bezons il saurait tout ce qui se passe, d’un siècle à l’autre, à peu de choses… Marquis Maréchal de Bezons, que défendez-vous aux lieux sombres? » Une partie de ce paragraphe a été retranchée.
***. Dans sa version manuscrite, Céline avait écrit «perdit ».
****. Dans sa version manuscrite, Céline avait écrit « admirez le portrait du duc ».
*****. Dans sa version manuscrite, Céline avait écrit «piniouf».
******. Une fois de plus on pourra apprécier le caractère prophétique des écrits de Céline, le château de Bezons a été démoli en 1952.

*******. Dans sa version manuscrite, Céline avait écrit: « Où trop d’arômes tiennent l’air. »

Source : Céline à Bezons de David Alliot et Daniel Renard. Éditions du Rocher mars 2008


mardi 21 janvier 2020

Louis-Ferdinand CÉLINE au travail avec sa secrétaire (1960)

Enregistrement inédit de Céline qui dicte à sa secrétaire Marie Canavaggia un extrait de "Nord". Un enregistrement réalisé à Meudon par Renée Canavaggia, la soeur de Marie. Ce passage correspond aux pages 237-238 de l'édition originale de 1960 parue chez Gallimard. Il s'agit du seul enregistrement connu de Céline lisant l'un de ses textes. (Le Petit célinien)

mardi 24 décembre 2019

Le ténor Pitaluga pour Noël du passage des Bérésinas


Dans Mort à crédit, le ténor Pitaluga a la part belle… 
Mais, comme d’habitude, Céline se joue des noms et des fonctions ! 


Si Miss Helyett a bien été donné en continu aux Bouffes-Parisiens* pour plus de 400 représentations (et non pas au Grenier Mondain), le ténor (qui n'était que baryton) s’appelait Albert-Alexandre Piccaluga** et jouait le rôle de Paul Landrin… 

* Miss Helyett, opérette en 3 actes de Maxime Boucheron et Edmond Audran créée et représentée pour la première fois le 12 novembre 1890 aux Bouffes-Parisiens. Sa dernière reprise parisienne date de 1921 (Trianon-Lyrique)

Piccaluga, Gallois and Tauffenberger, en 1896.
** Piccaluga Albert-Alexandre dit Albert. — Baryton (Paris, 17 octobre 1854 – 1925) artiste attaché aux Bouffes-parisiens

«Au Passage des Bérésinas, dans les étalages, partout, y avait des nombreux changements depuis que j’étais parti... On se donnait au « Modern Style », aux couleurs lilas et orange... C’était justement la grande mode, les volubilis, les iris... Ça grimpait le long des vitrines... en moulure, en bois ciselé... Il s’est ouvert deux parfumeries et un marchand de gramophones... Toujours les mêmes photographies à la porte de notre théâtre le « Grenier Mondain »... les mêmes affiches dans les coulisses. Ils jouaient toujours la Miss Helyett avec toujours le même ténor : Pitaluga... C’était une voix enchanteresse, il renouvelait son triomphe chaque dimanche à l’Élévation ! à Notre-Dame-des-Victoires pour toutes ses admiratrices... On en parlait pendant douze mois dans toutes les boutiques du Passage du « Minuit Chrétien » qu’il poussait à Saint-Eustache, ce Pitaluga pour Noël !... Chaque année encore plus pâmant, mieux filoché, plus surnaturel...» (Mort à crédit)

Si la voix "surnaturelle" de Piccaluga vous intéresse, retrouvez-la ici… 
À vous de juger !
Mon Cœur de Collin, chanté par Albert Piccaluga en 1904, avec piano.
Disque Pathé 90 tours 21cm 1095 matrice 28144.