mardi 5 mars 2024

Louis, Destouches, potard

Médicaments et publicités par Éric Mazet 

dans Le Bulletin célinien n° 2 du 2e trimestre 1982

« Plus que jamais Je colporte mes petites astuces de potards en potards",

écrlt Céline en 1933 alors qu’il devient un monstre sacré du monde littéraire. Recherche amusée ou âpreté mesquine ?

Au laboratoire de la Biothérapie, le docteur Destouches rédige en 1931 un rapport publicitaire sur le dentifrice Sanogyl, sautant de l’ironie à I'effusi.on. L’étude pharmaceutique étant peu rémunératrice, le médecin se lance dans la création de médicaments. Il invente pour Ie laboratoire Gallier, en 1933, la basedowine contre les règles douloureuses.



Henri Mahé fait Ie dessin publicitaire d'une poupée tricolore. Les troubles de l’équilibre ovarien ne doivent pas affecter le patriotisme de la natalité. Le produit s'est vendu jusqu’en 19?1 et fit l’objet d’autres réclames. La vignette de J. Duché exhalte Ia candeur. La notice est, elle, du docteur Destouches.

Dans La Brinquebale avec Céline, Henri Mahé reproduit une lettre de son ami qui mentionne la Kidoline comme un autre de ses remèdes. Nous en avons retrouvé la présentation du laboratoire Gallier : huile adréanilée contre le corsa du nourrisson et les accès de faux croup. 


Henri Mahé évoquait encore "les gouttes Nlcan, contre Ia toux” comme une création du docteur Destouches. De son exil danois, en 1949, Céline confiait au peintre : «Ah tu fais bien de me parler de Ia Delbiase, Si je connais ! […] cette farce a rapporté des fortunes à Mr Delbe de l’académie de Médecine […] À ce propos, entre cent autres histoires du genre, je suis inventeur moi aussi de 2 produits moins charlatanesques. La Basedowlne Gallier. Mr Gallier pharmacien, Place du Président Mithouard, et Ies comprimés Nican, Laboratoires Cantin à Palaiseau. Propriétaire, Mme Vve Arnold. Mr Gallier me doit blen à peu près un million à l'heure actuelle et Mme Vve Arnold itou.".

Aux céliniens de fouiller dans les prospectus des foires aux vieux papiers.".




Autres sources :



Moins connu est un autre travail du Dr Destouches-Céline : menant une carrière en « dents de scie » qui va de l'exercice médical privé aux dispensaires d'hygiène sociale, puis à la collaboration « alimentaire » aux industries pharmaceutiques, il met au point et présente au public une spécialité, la Basedowine, ainsi composée :

poudre d'ovaires : 0,075

extrait thyroïdien : 0,05

monobromo isovalerylurie : 0,15

extrait acéto-soluble d'hormone ovarienne : 0,01(pour un comprimé).

Le produit est enregistré au Laboratoire National de contrôle des médicaments en 1933 sous le n° 343-4 et commercialisé par les Laboratoires R. Gallier, 1 bis, place du Président-Mithouard, Paris VIIe. Il restera en vente jusqu'en 1971.

Selon son auteur, la Basedowine est efficace contre le Basedow fruste et léger, le nervosisme thyroïdo-ovarien, si fréquent dans la population féminine des villes et des campagnes, les règles douloureuses ou irrégulières, la ménopause naturelle ou artificielle. Un bel encart reproduit dans les Cahiers Céline traduit très fidèlement et très agréablement cette notion d'équilibre retrouvé.

En 1925, Céline-Destouche avait publié chez Doin un ouvrage sur La quinine en thérapeutique qui fut traduit en espagnol, en italien et en portugais.

De l'exercice classique de la profession à ses incursions dans la médecine sociale et à ses travaux cités ici, on devine que Céline, plus que médecin, se voulait chercheur. Deux communications de lui à l'Académie des Sciences sur Convoluta Roscoffensis (1920) et Galleria Mellonella (1921) ont été ainsi jugées par le Pr André Lwolff : « L'une et l'autre publications portent témoignage d'une certaine hâte et d'une naïveté non moins certaine dans la pensée et dans l'expression. L'ensemble correspond assez bien à cette image du chercheur que l'écrivain, sans ménagements, tracera dans le Voyage et qui, paradoxalement, est sa propre image... Nul ne regrettera qu'il ait sacrifié le métier de chercheur à celui d'écrivain. Sa contribution à la science eût difficilement pu égaler en valeur et en originalité son apport aux lettres, qui est considérable ». (Figaro littéraire, 7-13 avril 1969). 

J'ai eu le bonheur de rencontrer une dame très âgée, d'une mémoire et d'une intelligence remarquables, qui, femme du chirurgien-chef de l'hôpital de Saint-Denis, eut le privilège de rencontrer le Dr Destouche : elle garde de lui le souvenir d'un être courtois, doté d'une facilité d'élocution hors du commun et dégageant une « aura » extraordinaire.

Peut-être n'était-il pas inutile de rappeler l'incursion que ce littérateur de choc fit dans le domaine pharmaceutique.

Lucie COIGNERAI-DEVILLERS.

Dans Revue d’Histoire de la pharmacie


Louis-Ferdinand CÉLINE et la quinine par Colette Dehalle (2020)

https://youtu.be/dcZe3BpA2m4?si=wjFauiiYzBD0uywm


samedi 24 février 2024

Céline danse… Les entrechats de Céline… Dans La gazette de Drouot n° 8 du 23 février 2024

Céline danse…

Par Sylvain Alliod, rédacteur en chef


Les ventes aux enchères sont souvent l’occasion de rencontres fortuites. Ainsi de Louis Ferdinand Destouches, plus connu sous le nom de Céline, géant de la littérature du XXe siècle mais personnalité hautement controversée en raison de ses positions politiques et de son antisémitisme notoire. Qui savait, en dehors du cercle des célinophiles convaincus, que l’impitoyable auteur du Voyage au bout de la nuit avait écrit des arguments de ballets, hélas publiés la première fois dans le très polémique Bagatelles pour un massacre ?

Les adjudications nous l’apprennent, à travers les diverses éditions adjugées bien sûr, mais aussi des illustrations d’Éliane Bonabel pour La Naissance d’une fée…



26 . . . . . BIBLIOPHILIE

Des illustrations d’Éliane Bonabel sont l’occasion de rappeler que Céline a aussi composé des arguments de ballets

Les entrechats de Céline 

Par Bertrand Galimard Flavigny

À l’exception des célinophiles, peu de lecteurs savent que l’auteur du Voyage au bout de la nuit a aussi composé des arguments de ballets. Destinées à l’un d’eux, treize illustrations d’Éliane Bonabel viennent le rappeler, mais sans musique.


Une image incongrue vient à l’esprit en songeant à Louis-Ferdinand Céline baguenaudant dans un paysage féerique. « Quand [il] rencontre les dieux et revisite la mythologie, quand il met en scène son imaginaire, on assiste à un spectacle total où l’amour, la jalousie, les sons et les lumières se mêlent en une sarabande extravagante d’invention et de drôlerie », explique le critique belge Marc Laudelout. Céline n’est, en effet, jamais loin de la scène. À propos du dieu Mars, il écrivait : « En musique formidable, il rémoule, rémoule... Je vous roule tous dans la farine ! Voilà son invective finale. » Et pourtant, dans Bagatelles pour un massacre – dont un exemplaire broché de l’édition originale (Denoël, 1937, in-8°), l’un des 33 sur hollande Van Gelder, a été adjugé 2750 €, à Drouot, le 16 novembre 2023 par Ader –, on découvre trois arguments de ballets : La Naissance d’une fée, le plus connu, puis Voyou Paul. Brave Virginie et Van Bagaden, qui clôturent ce pamphlet antisémite. Ces trois textes ont été republiés par Gallimard en 1959 dans Ballets sans musique, sans personne, sans rien, qui évitait la réédition de Bagatelles… Un exemplaire de l’édition originale de ces pièces, ornée de treize illustrations d’Éliane Bonabel – dont une en couverture (reprise sur le titre) et douze hors texte –, celui-là de presse, sur vélin blanc enrichi d’un ex-dono autographe de Céline sur la garde (« Meudon à Duverger L. Ferdinand»), a été vendu 1 200 €, à Drouot, il y a dix ans par Magnin Wedry.

Le photographe Pierre Duverger avait laissé plusieurs portraits de l’écrivain et des souvenirs. On y a joint une lettre qui lui est adressée, signée «Destouches» (de la main de Lucie Almansor, l’épouse de Céline) : «Toutes ces photos sont admirables. Je ne veux m’en dessaisir avant d’avoir qq copies !»

Selon l’expert Christian Galantaris, l’adresse sur l’enveloppe semble avoir été écrite par Louis-Ferdinand lui-même. Les rééditions ajouteront d’autres textes à ce corpus, à savoir Secrets dans l’île et Progrès (Paris, de France, 1978). Quelques exemplaires de cette seconde pièce de Céline ont été imprimés sur vélin Phénix de Ruysscher. 




Des ballets restés à l’état d’arguments


Les célinomaniaques étaient ravis ! Le 25 janvier dernier, 40 planches in-folio présentant des projets de costumes par Éliane Bonabel – datés de 1936 –, pour les personnages principaux du ballet en huit tableaux La Naissance d’une fée, ornaient le catalogue de ventes de livres de l’opérateur Tessier & Sarrou et Associés, assisté par Éric Fosse, lui-même l'étant par Alix de Heaulme. Cet ensemble présenté en vrac a été adjugé pour 4864 €.

Éliane Bonabel, nièce et fille adoptive de Charles Bonabel, ami intime du Dr Destouches, avait rencontré celui-ci lorsqu’il soignait sa mère. C’est ainsi que le médecin-écrivain lui demanda d’illustrer ses ballets. Elle donna aussi vingt dessins pour le Voyage au bout de la nuit (éditions de la Pince à linge, 1998), dont un exemplaire a été vendu 150 € le 1er juillet 2021 par la maison Alde. Cette dessinatrice est aujourd’hui davantage connue comme décoratrice-étalagiste et, grâce à ses mannequins miniatures, comme ambassadrice de la mode française. Céline avait refusé un premier projet d’illustrations par Roger Wild, qui ne l’avait pas satisfait.


Projet d'llustration de Roger Wild pour Voyage au bout de la nuit




À son grand regret, aucun des ballets écrits par Céline ne fut porté à la scène


Deux autres arguments de ballets ont été publiés isolément : Foudres et flèches. Ballet mythologique (Paris, Charles de Jonquières éditeur, s. d. [1948], in-12), orné de dix bandeaux et dix culs-de-lampe dans le texte. Il en a été tiré 1 021 exemplaires ; l’un des 925 sur vélin d’Artois des Papeteries de Ruysscher, relié par M. F. Jordan en maroquin beige, au décor mosaïqué de chagrin de différentes couleurs sous étui, a été cédé pour 240 €, à Drouot le 10 mai 2023, par Ferri & Associés.

Cet ouvrage est le premier à avoir été publié après le retour de Céline du Danemark. Il a été suivi par Scandale aux abysses. Argument de dessin animé (Paris, Chambriand, 1950, in-8°), illustré de compositions de Pierre-Marie Renet, dont quatre hors texte en couleurs. Un des 320 exemplaires de tête sur vélin chiffon d’Annonay, broché, en partie non coupé, a été adjugé 234 € à Drouot, le 5 octobre 2023, par la maison Daguerre, assistée par Ludovic Miran du cabinet Leprince. 

Céline, créateur de ballets ? Il en était fier. « Autant mes livres, mon dieu, je les trouve pas mal, mais les ballets, je les trouve très bien », déclarait-il sur un ton gouailleur, dans un entretien accordé à Georges Conchon en 1958. Mais, à son grand désappointement, aucun d’entre eux ne fut, malgré de nombreuses tentatives, exploité sur scène. Dans Le Bulletin célinien, Marc Laudelout a révélé que «l’écrivain avait prié une danseuse russe de proposer Voyou Paul. Brave Virginie au théâtre royal de la Monnaie, à Bruxelles. En vain, une fois encore…


Lucette Almanzor (à Ła barre au centre),
élève de Blanche d'Alessandri.


On n’imagine pas que le père de Mort à crédit puisse danser autrement qu’avec des mots.


L’origine de cette nouvelle inspiration trouve sans doute sa source dans sa liaison avec la danseuse Lucie Almansor, dite Lucette, sa future femme. La Naissance d’une fée, écrit entre 1935 et 1937, mêle le divin et le fantastique, déjà présents dans La Volonté du roi Krogold, insérée dans Mort à crédit quelques mois auparavant. Un exemplaire de l’édition originale (Paris, Denoël et Steele, [1936], in-8°), broché sous chemise et étui cartonnés modernes, a été vendu 812 €, le 16 novembre 2023, par Ader. 

Toujours est-il que les célinophiles retrouvent dans cette «féerie» deux des obsessions de leur écrivain fétiche : le voyeurisme et la danse.


LA GAZETTE DROUOT N° 8 DU 23 FÉVRIER 2024

mardi 23 janvier 2024

Céline, le maudit devant Paris sa ville interdite (France Dimanche 504 semaine du 19 au 25 avril 1956)

Céline, le maudit, devant Paris sa ville interdite 

Article paru dans France Dimanche 504, semaine du 19 au 25 avril 1956


— je suis pour l’ordre, moi, monsieur.  On me dit « Ben Youssef roi de France » ? Parfait. Je crie « Vive Ben Youssef ! » Le lendemain, ce n’est plus Ben Youssef, c’est Bourguiba ? Encore mieux : « Vive Bourguiba ! » Une semaine plus tard, c’est Béhanzin ? Allons-y ! Vive Béhanzin !


Sa voix, brusquement, s’est cassée.

— Les Français ? Ils ne veulent plus travailler. Ils bouffent, ils boivent, ils boivent, ils bouffent. Moi, je mange du pain noir, des nouilles, je bois de l’eau et je travaille. Ce que je veux ? Écrire mes livres et qu’on me f… enfin la paix. Ce que je cherche dans mes livres ? Une petite musique française, du Couperin ou du Rameau.


— On m’a tout pris, monsieur… one’a mis à zéro. 

Et il fredonne l’air d’une goualante dont il a écrit paroles et musique. Le second couplet dit : « Mais la question qui me tracasse - Est-ce que tu seras plus dégueulasse - Mort que vivant ?… »



Il est né à Courbevoie, Seine.

— je suis un indigène, dit-il, un “fellegh” de la banlieue. 

— Mon père, il, était comme ça, dit Céline, Il fait toujours placé les tourments moraux bien au-dessus des tourments physiques… Bien plus respectables !… Essentiels ! C’était comme ça chez les Romains et c’est comme ça qu’il comprenait, lui, toutes les épreuves de l’existence… D’accord avec sa conscience… Envers et quand même ! Au sein des pires calamités… Pas de compromis ! Pas de faux-fuyants ! C’était sa loi ! La raison d’être ! Conscience pour moi ! Ma conscience ! Il le hurlait sur tous les tons… quand je mettais les doigts dans mon nez… si je renversais la salière. Il ouvrait la fenêtre exprès pour que tout le passage se régale… 


Céline a parlé longuement, il porte soudain ses deux mains à sa tête : « J’ai mal, dit-il. Je ne dors plus. J’ai de la peine à travailler quand ma tête me fait souffrir. Pour faire quelque chose, il ne faut penser qu’à cela. L’homme, comme force, ce n’est jamais qu’un seizième de cheval-vapeur. Moi, avec mon âge et ma trépanation, je n’en suis guère qu’un trente-deuxième… »


(Céline montre Paris au loin depuis sa terrasse de Meudon)

C’est ça, Paris, cette ville terrible et merveilleuse, inhumaine, lourde et légère. Je vais crever. Quand je mourrai, savez-vous quel sera mon mot de fin ? «Ah ! Les hommes, comme ils étaient lourds !…»


En 1917, quand il est à peu près guéri, ce n’est pas encore à la littérature qu’il pense. Il part au Cameroun. Dans le Voyage au bout de la nuit, il a raconté son voyage et décrit son bateau.

« Il était si vieux ce bateau qu’on lui avait enlevé jusqu’à sa plaque en cuivre, sur le pont supérieur, où se trouvait autrefois inscrite l’année de sa naissance ; elle remontait si loin sa naissance qu’elle aurait incité les passagers à la crainte et aussi à la rigolade… […] Il ne devait tenir sur ces eaux tièdes que grâce à sa peinture. Tant de couches accumulées par pelures avaient fini par lui constituer une sorte de seconde coque à l’Amiral Bragueton à la manière d’un oignon. »


— On m’a mis en prison pour avoir livré la ligne Maginot, la rade de Toulon, l’armée en campagne, dit Céline aujourd’hui…


« On me dit : “ Vous n’avez rien publié depuis 1932 ! ” 

Et Mort à crédit, et Casse-pipe, alors ? Et Féerie pour une autre fois, et Normance ? » 


— Mon vœu le plus cher, dit Céline, ce serait d’entrer à la maison de retraite de Nanterre et, chaque jour, de partir en autobus pour aller visiter le Musée de la Marine…


Il est vieux. Il est fatigué.

— J’ai le monde entier contre moi. On m’étouffe. On m’a tout volé…


— À 62 ans, dit Céline, je n’ai pas le droit à la retraite. La littérature actuelle, qu’est-ce que c’est ? De la rémoulade. Ce que je cherche c’est l’émotion, encore, toujours, la petite musique française. 

Il s’est levé : « Mon dernier bout de chance, voyez-vous, c’est de les raconter, mes rêveries, mes balivernes, et que l’on me paye assez, juste assez pour survivre, pour payer mon eau et mon gaz, à tous les deux, moi et ma femme… »


Gérard Jarlot

Photos de Bernard Andrieux

vendredi 19 janvier 2024

dans Plume Magazine, n°65 du juillet-août-septembre 2013

Nord, le « plus beau livre de Céline depuis Voyage au bout de la nuit » selon Roger Nimier est aussi l'ultime roman publié du vivant de Céline.


Dos et premier plat de la reliure du manuscrit de Nord, avec la signature "Docteur Destouches"


Cinquante-trois ans après sa sortie en librairie, redécouvrons la petite et grande histoire du manuscrit de Nord, qui fut, d'après Roger Nimier, le «plus beau livre de Céline depuis Voyage au bout de la nuit». Ultime roman publié du vivant de Céline, ce texte unique en son genre a fait date parmi les bibliophiles et les amateurs de documents autographes.


On a tout dit au sujet de Céline. On s'est bien évidemment indigné - le mot est à la mode - de ses coups de gueule mémorable, de ses invectives légendaires, de sa misanthropie, de sa paranoïa et de sa méfiance maladive envers son prochain. On a dénoncé haut et fort tout ce que lui-même ne prenait pas la peine de cacher. Louis-Ferdinand Céline était un cas à part parmi les écrivains. Polémiste à ses heures, ce franc-tireur n'avait ni langue ni plume dans sa poche lorsqu'il fallait déboulonner quelques idées reçues. Sa verve pamphlétaire, son lyrisme au vitriol et inappétence manifeste au politiquement correct n'ont pas facilité, loin de là, son éventuel retour en grâce...

Certains, comme Léon Trotsky, se félicitèrent d'abord de son indifférence à l'académisme ; d'autres, comme Paul Nizan, virent dans Voyage au bout de la nuit un pied de nez plutôt réussi « aux romans des petits chiens savants », mais beaucoup comme Marcel Jouhandeau, André Malraux ou Roger Ikor (pour ne citer qu'eux) ne savaient comment traiter cet objet littéraire non identifié... Antisémitisme, Céline l'était assurément, mais il était aussi anticapitaliste, antimilitariste, anticlérical, antibourgeois, anticommuniste, anticolonialiste, anticonformiste, antisocial, antiparlementaire, en un mot, anti-tout ce que l'on voudra... Récidiviste en son âme et conscience, Céline n'était pas non plus un homme à se taire ou à se laisser bâillonner par le premier venu. Du coup, on a eu un peu trop tendance à reléguer le phénomène célinien à un négativisme absolu et à oublier que son oeuvre ne serait pas ce qu'elle est, sans l'incroyable vitalité de ses phrases, sans ce souffle qui réanime une langue jusqu'alors un peu moribonde. Car Céline, on ne le dira jamais assez, était – comme Rabelais le fut aussi en son temps – autant médecin qu'écrivain. Il avait l'oeil d'un clinicien. Rien ne l'arrêtait dans ses voyages au bout de l'enfer et rien, bien évidemment, n'était passé sous silence dans ses autopsies sans ordonnance. De la première à la dernière page, Céline décortiquait, analysait, auscultait la condition humaine sous tous ses angles. Quitte à forcer le trait, quitte à jouer les Cassandre, quitte à extrapoler plus qu'il n'en fallait, Céline semblait éprouver un malin plaisir à se lancer dans les plus sombres diagnostics et à faire cavalier seul. Si nul n'écrivait comme lui, c'est qu'il n'écrivait comme personne. Et s'il aimait autant les points de suspension, c'est que l'idée du point final lui était totalement étrangère. Même après guerre, alors qu'il avait tout perdu et qu'il n'était plus que l'ombre de lui-même, il n'était pas en panne d'inspiration. En 1957, il venait même de déclarer à son ami Roger Nimier qu'il avait hâte de boucler sa « trilogie allemande ». Inauguré avec D'un château l'autre, ce vaste projet qu'il entendait poursuivre avec Nord, sonnerait le dernier round d'une vie bien remplie. En attendant, il lui faudra écrire près de 2500 pages pour ne garder que 1565 feuillets... Un travail monumental, fait de lectures et de relectures, de rectificatifs, de corrections et d'ajustements de dernière minute, dont ce marathonien de l'écriture se disait coutumier. Cette fois, cependant, le défi était de taille. En « coloriste des mots », Céline pressentait l'ampleur de sa tâche. S'il n'avait rien à prouver à son lecteur, son lecteur, lui, l'attendait toujours au tournant. C'était ainsi. Céline, même au bout du rouleau, serait toujours Céline. Il ne laisserait jamais personne indifférent.



Pages d'un chapitre manuscrit de Nord écrit entre 1957 et 1959.

D'un manuscrit l'autre

En 1959, Céline n'a plus que deux ans à vivre. Après-guerre, il s'est retiré à Meudon, route des Gardes, où il s'est installé avec sa compagne, la danseuse Lucette Almanzor, et avec ses chiens, ses chats, ses perruches et ses perroquets. Céline a toujours aimé la vie de bohème. Où qu'il aille, à Paris, à Clichy, à Londres, au Cameroun, en Allemagne ou au Danemark, Céline est un bourlingueur né. Toujours sur le départ, toujours prêt à plier bagage, il s'est habitué très tôt à se contenter de l'essentiel et à n'emporter avec lui que le strict nécessaire, en l'occurrence des liasses de feuillets qu'il se plaît à accrocher chez lui avec de grosses pinces à linge. Histoire de ne pas perdre de vue le travail accompli et de ne pas interrompre l'écriture en cours. Car, sous ses airs clochardisants, Céline est bien plus organisé qu'il n'y paraît. À Meudon, il s'est même réservé le rez-de-chaussée de sa nouvelle maison afin d'y aménager son atelier d'écriture. Un espace où comme l'observe Henri Godard, tout a été parfaitement pensé : « Céline, de son bureau en façade, avait la vue sur Paris par la haute fenêtre située sur la gauche. Sur la vaste table de travail presque carrée recouverte d'un tissu jusqu'au sol, il pouvait disposer, outre les feuillets sur lesquels il était en train d'écrire autant de versions antérieures qu'il voulait en consulter. »(1) C'est sans doute sur ce même bureau que, le 27 janvier 1959, il s'apprête à répondre à l'un de ses amis de la dernière heure, Roger Nimier, l'un des rares habitués de la NRF à oser lui rendre visite. « Si la NRF vous laisse une seconde pour penser à moi, voulez-vous songer à la Pléiade. [...] Je ne lâcherai pas mon prochain ours qu'ils ne m'y aient fait paraître... Et qu'il avance mon prochain ours ! qu'il est terminé qu'il me reste à le pourlécher pendant encore quelques mois... 2600 pages. » L'ours en question n'est autre que le manuscrit autographe de Nord, un document exceptionnel qui comme la plupart des textes de Céline, fera l'objet d'innombrables refontes. Pour Féerie pour une autre fois, Céline avait peaufiné son texte à partir du dactylogramme que sa fidèle correctrice et secrétaire, Marie Canavaggia, avait réalisé pour lui. Pour Nord, ce sera plus compliqué. Des maux de têtes et des vertiges incessants lui font craindre le pire... Aura t-il seulement la force d'achever son oeuvre ? Rien n'est moins sûr. Lucette qui le voit sans cesse consulter sa montre, ne l'a jamais connu aussi anxieux. Et les rares intimes qui lui rendent encore visite, ne peuvent que constater l'état de surmenage et de délabrement physique dans lequel il se trouve. En l'espace d'un an, pas moins de 5000 mots seront remplacés de la main même de Céline. Sans compter les paragraphes que l'auteur a déplacés au gré des circonstances et supprimés de la version définitive... Cette fois, Céline n'hésite pas à réécrire entièrement des passages entiers de son texte (voir notre encadré), à édulcorer les expressions trop excessives à ses yeux et à apporter plus de précisions à ses formulations de départ. En dernière lecture, l'adjectif « rigolo » devient ainsi « amusant », tandis que les « sadiques » se voient remplacés par des « monstres » tout aussi bien attentionnés... Au fil des relectures, le hameau de « Porcville » est d'abord rebaptisé « Petteville » puis « Niaquouéville » pour être finalement cité sous le seul nom de « Marcouville ». Si certains rectificatifs peuvent prêter à sourire, Céline sait néanmoins où il va, car, comme l'explique Henri Godard, ce qu'il appelle « polir son texte », consiste surtout à multiplier les effets de surprise de façon à ce que son texte vive « en faisant vivre au lecteur ces émotions dans son présent »(2) Autrement dit, 

c'est avant tout sur le rythme, sur l'oralité de ses phrases et sur la scansion des mots, que se porte l'attention de Céline, rejoignant, en ce sens, ce qu'il a dit naguère à son ami Robert Carlier : « Je n'envoie pas de message au monde, moi, non ! Je me saoule pas de mots, ni de porto, ni des flatteries de la jeunesse. Je cogite pas pour la planète... Je suis qu'un petit inventeur, et que d'un petit truc qui passera pardi ! Comme le reste ! Ce que j'ai inventé, je viens de l'écrire dans la Nouvellerevuefrançaise (en un seul mot s'il vous plaît) : j'ai inventé l'émotion dans le langage écrit... » Et, comme il le dit lui-même, ce n'est pas une mince affaire...



Chronique d'une débâcle annoncée 

En attendant, le manuscrit de Nord prend forme. Céline y relate sa fuite à Baden-Baden, à Berlin, puis à Zorhnof, en présence de ses trois compagnons d'infortune : Lucette Almanzor, l'acteur Le Vigan (dit « La Vigue ») et l'inénarrable chat Bébert. Il y décrit une Europe à feu et à sang, des paysages dévastés par les bombardements et une « Allemagne de la débâcle comme Dante visitait les cercles de son enfer. » Il y dépeint l'effondrement du Reich et l'étrange déconfiture dans laquelle sombrent les armées d'Occupation. Et il déclare haut et fort qu'il est avant tout chroniqueur, qu'il en a fini avec le roman et qu'en sa qualité de médecin, il ne se lasse pas d'ausculter le genre humain. Au passage, les « alcooleux », les « demi-bistrotes », les « cul-de-jatte gâteux », les « sergents manchots », les « colonels congestionnés », les « bouseux prisonniers », les « conseillers hépatites », les « semi-lettons », les « râpeux boutiquiers », les « morphinomanes », les « rombières défaillantes et cardiaques », les « boches et les bochesses », les « gredins et gredines » de tous horizons en prennent bien évidemment pour leur grade. Fidèle à lui-même, Céline n'épargne rien ni personne. À ce rythme, il risque bel et bien de s'épuiser à la tâche, car depuis que sa main droite est à moitié paralysée (3), il lui est quasiment impossible d'avoir une écriture soignée. C'est donc sur de simples feuilles volantes qu'il note à la va-vite et au stylo-bille bleu les phrases qui lui viennent à l'esprit. En d'autres circonstances, il lui est arrivé de réécrire jusqu'à 7 fois certains de ses manuscrits (ce fut notamment le cas pour Voyage au bout de la nuit). Cette fois, le temps presse. Céline sait qu'il s'est lancé dans une ultime course contre la montre. Au final, il ne restera que 1565 pages sur les 2500 pages d'origine. En quelques mois, Céline a fait subir à son premier jet une sévère cure d'amaigrissement. Une prouesse dont il n'est pas peu fier. D'ailleurs, il se déclare plutôt « satisfait d'avoir bien payé pour avoir un sujet et un style ». Il l'a dit et redit. Un style n'a pas de prix. Selon lui, un grand écrivain est dans l'obligation de « mettre ses tripes sur la table » et doit, tôt ou tard, payer la rançon de la gloire. Lorsque le manuscrit de Nord est enfin mis au net, Céline est à bout de forces et presque à bout d'arguments lorsqu'il relate à Roger Nimier son passage en coup de vent aux éditions Gallimard. « Très discrètement et des plus rapides nous avons été Marie, moi, à la NRF, ce matin, porter l'ours à Festy. [...] Nous n'allions pas vous déranger ! Vu une minute Mme Laigle entre deux portes ! Mais ne voulez-vous avoir la bonté de rédiger le petit digest coutumier de la fin ? »(4) Quinze jours plus tard, toujours pas de nouvelles de Gallimard. Dans un second courrier à Roger Nimier, Céline ne cache plus son angoisse. « J'ai peur de l'avenir Roger... L'impression, vite ! » Nord paraît finalement au mois de juin 1960. Tirée à 14000 exemplaires, son édition originale remporte d'emblée tous les suffrages. « Tout, de votre génie lyrique et de votre art scrupuleux, me paraît revenu » lui écrit Henri Mondor. Si Céline se réjouit de cet accueil, il n'en est pas moins aux abois. Comme à son habitude, il craint de manquer d'argent et songe à vendre le manuscrit de Nord à un collectionneur. Or, Renée Cosima, la femme de Gwenn-Aël Bolloré, accompagne souvent sa fille aux cours de danse de Lucette Almanzor. Le futur acquéreur semble tout désigné... Il faudra tout l'entregent de Roger Nimier pour que les deux intéressés parviennent à s'entendre. En juin 1960, Renée Cosima Bolloré devient officiellement la propriétaire du manuscrit de Nord. En guise de remerciement, Céline signe sur la dernière page cet envoi autographe: 

« Hommage à Renée Cosima Bolloré [sic] maman d'Anne Meudon 6 juin 60 

LF Céline. » 

Un an plus tard, les exemplaires de Nord seront retirés des librairies à la suite d'une plainte en diffamation de Mme Asta S., une Allemande qui se reconnaît dans le personnage d'Isis. Un épilogue dont Céline ne prendra pas connaissance, puisqu'il meurt le 1er juillet 1961 d'une rupture d'anévrisme. En 1970, Gwenn-Aël Bolloré fait relier par Mercher le dernier voyage de Louis-Ferdinand Céline. Sur le maroquin vert janséniste, des quatre volumes, in-4 (270x205 mm), on peut lire en lettres d'or un fragment de la mention vétérinaire qui figurait, dans Nord, dans le passeport du chat Bébert : « Docteur Destouches, 4 rue Girardon, ne nous a semblé atteint d'aucune affection transmissible. »(5) À bon entendeur, salut ! Après tout... le lecteur lambda n'est pas censé partager, cinq sur cinq, les idées de Céline. 


Valère-Marie MARCHAND 

Plume Magazine, n°65, juillet-août-septembre 2013

Notes 

1 – Passage extrait de Céline d'Henri Godard, Éd. Gallimard, 2011, p. 483.

2 – C’est la formule qu'emploie Henri Godard dans Céline, Éd. Gallimard, 2011.

3 – C'est une séquelle de la guerre de 1914.

4 – Lettre du 23 décembre 1959, extraite des Lettres de Céline, édition établie par Henri Godard et Jean-Paul Louis, Éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2010.

5 – La formule originale qu'on peut lire dans le manuscrit de Nord était la suivante : «Le chat dit Bébert, propriétaire Docteur Destouches, 4 rue Girardon, ne nous a semblé atteint d'aucune affection transmissible» (pp. 122 et 123). En tronquant cette phrase, Gwenn-Aël Bolloré adresse un autre message au lecteur.