vendredi 25 janvier 2019

Merline… la monstrueuse puissance du nihilisme par Ernst Jünger


Ernst Jünger sur Céline 

dans Premier journal Parisien (1941-1943)



Paris, le 7 décembre 1941
L'après-midi à l'institut Allemand, rue Saint-Dominique. Là, entre autres personnes, Merline, grand, osseux, robuste, un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion ou plutôt dans le monologue. Il y a, chez lui, ce regard des maniaques, tournés en dedans, qui brille comme au fond d'un trou. Pour ce regard, aussi, plus rien n'existe ni à droite ni à gauche : on a l'impression que l'homme fonce vers un but inconnu. «J'ai constamment la mort à mes côtés» […]
Il dit combien il est surpris, stupéfait, que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n'exterminions pas les Juifs – il est stupéfait que quelqu'un disposant d'une baïonnette n'en fasse pas un usage illimité. « Si les Bolcheviks étaient à Paris, ils vous feraient voir comment on s'y prend ; ils vous montreraient comment on épure la population, quartier par quartier, maison par maison…» […]
J'ai appris quelque chose, à l'écouter parler ainsi deux heures durant, car il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme.

Paris, le 14 mars 1943 
Il m'a dit que cet auteur (Céline), malgré ses revenus élevés, est toujours à court d'argent, car il le distribue entièrement aux prostituées qui, avec toutes leurs maladies, ont recours à ses soins. 

Paris, 16 novembre 1943 
Le soir à l'institut allemand. Il y avait le sculpteur Breker avec sa femme, qui est grecque; De plus, Mme Abetz et les jolies figures d’Abel Bonnard et de Drieu La Rochelle, contre lesquelles, en 1915, j’ai échangé des coups de feu. [...] Céline, aux ongles sales: maintenant dans une phase où la vue des nihilistes devient physiquement insupportable. 

À la date du 22 Juin 1944, Ernst Jünger n'a pas changé d'opinion sur Céline :
«(Heller) m'a raconté que Merline, aussitôt après le débarquement, avait demandé d'urgence des papiers à l'ambassade et s'était déjà réfugié en Allemagne. Curieux de voir comme des êtres capables d'exiger de sang-froid la tête de millions d'hommes s'inquiètent de leur sale petite vie. Les deux faits sont liés.»




Journal de guerre (Strahlungen 1949, trad. fr. René Julliard 1951 et 1953)
Jünger, «Ce petit Boche... cette espèce de flic. »

En 1951, Céline était revenu d'exil. En 1951 aussi, les Strahlungen d’Ernst Jünger, qui sont ses journaux de la Deuxième Guerre mondiale, avaient été publiés en traduction française. Dans ces carnets, Jünger mentionne une conversation explosive qu'il a eue pendant l'occupation allemande de la France avec un Français. Jünger avait donné à ce Français un pseudonyme, mais le traducteur, sans avertir Jünger, avait tout simplement remplacé ce pseudonyme par le nom de Céline.
À cause de cette indiscrétion, une succession de procédures ridicules et désagréables pour les deux parties s'ensuivit. On eut recours aux tribunaux. Pour Céline, il avait été très désagréable de voir se raviver à nouveau tout le débat sur sa pseudo-collaboration avec les Allemands, débat qui s'était assoupi au moment de son retour en France. Tout cela me repassait dans la tête avec la vitesse de l'éclair et j'ai dit à Céline qu'il nous avait reçu fort aimablement mais que je ne voulais pas lui dissimuler que j'avais été le secrétaire de Jünger. L'effet de cette divulgation fut étonnant. Pour la première fois, Céline lève la tête, pour la première fois, il me regarde droit dans les yeux. De sa bouche s'écoule alors un flot de gros mots, prononcés à froid, un flot de ces gros mots si nombreux dans ses livres. Il répétait sans cesse deux expressions : «Ce petit Boche... cette espèce de flic. »
Ce qui était déroutant, c'est que Céline, en prononçant ces mots, ne s'énervait pas, n'élevait même pas la voix. Il n'était pas hystérique, ou alors c'était une hystérie sur glace! La mention du nom [de Jünger] l'avait réveillé. Il nous a alors accompagnés dans le corridor vers la porte de la maison et a commencé à nous parler avec jovialité.

Armin MOHLER Visite à Céline dans Von rechts gesehen, Stutgart, Seewald Verlag, 1974 Source : http://louisferdinandceline.free.fr/indexthe/temoigna/mohler.htm

Commentaires
Rappelons que ce commentaire très dur sur Céline a été publié (sinon écrit !) en 1951… Jünger lui-même n'était pas en odeur de sainteté dans son pays à cause de ses accointances avec la droite allemande et même avec les Nazis, certains lui reprochant par exemple d'avoir fourni des arguments intellectuels au national-socialisme dans son livre Le Travailleur (Der Arbeiter - 1931). Quoi de plus facile alors que de se refaire une virginité sur le dos de ce pauvre Merline que, par ailleurs, il n'aimait pas. Un monde séparait en effet les deux hommes, et en particulier sur le sujet de la guerre, Jünger glorifiant le courage du soldat, Bardamu avouant sa grande lâcheté… L'aristo impeccable ne pouvait que faire un sort au clochard qui le dégoûtait… 
PS : Il faut noter que dans ce texte tous les propos antisémites de Céline sont rapportés alors que ceux parlant des Bolchéviks sont des citations clairement encadrées de guillemets.
Christian Mouquet  

Jünger, habituellement plus fin, ne réalise pas que Céline jouait simplement le rôle du perfide nihiliste, comme d'habitude avec des interlocuteurs qui l'indifféraient. Céline sera sans doute de plus en plus content de duper le boche arrogant et de susciter l'indignation croissante de l'intellectuel glacé et aristocratique, un combattant comme lui durant la Première Guerre mondiale. Événement dont Jünger, contrairement à Céline qui a raconté les horreurs par le petit bout de la lorgnette, a été un laudateur glacial et passionné dans ses premières œuvres, évoquant la grandeur du combattant qui a résisté aux tempêtes de l'acier.
Andrea Lombardi

mercredi 23 janvier 2019

Les "gueules" céliniennes par Michel Mouls (publié dans Céline en phrases) 1 ) La Méhon




Mademoiselle Méhon, Mme Méhon, La Méhon

«J’avais un choix pour dégueuler ! la mère Méhon !... Çâkya-Mouni !...»

Mademoiselle MÉHON, la boutique juste en face de nous, c'est à pas croire ce qu'elle était vache.
Elle nous cherchait des raisons, elle arrêtait pas de comploter, elle était jalouse. Ses corsets pourtant, elle les vendait bien. Vieille, elle avait sa clientèle encore très fidèle et de mères en filles, depuis quarante ans. Des personnes qu'auraient pas montré leur gorge à n'importe qui.

"Il faut avouer que le Passage, c’est pas croyable comme croupissure. C’est fait pour qu’on crève, lentement mais à coup sûr, entre l’urine et les petits clebs, la crotte, les glaviots, le gaz qui fuit. C’est plus infect qu’un dedans de prison. Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. Tout le monde s’est mis à suffoquer. Le passage devenait conscient de son ignoble asphyxie !»
C'est à propos de Tom, que les choses se sont envenimées, pour l'habitude qu'il avait prise de pisser contre les devantures. Il était pas le seul pourtant. Tous les clebs des environs ils en faisaient bien davantage. Le Passage c'était leur promenade.
Elle a traversé exprès, LA MÉHON, pour venir provoquer ma mère, lui faire un esclandre. Elle a gueulé que c'était infâme, l'ignoble façon qu'il cochonnait toute sa vitrine, notre petit galeux...
Ça s'amplifiait ses paroles des deux côtés du magasin et jusqu'en haut dans le vitrail. Les passants prenaient fait et cause. Ce fut une discussion fatale. Grand'mère pourtant bien mesurée dans ses paroles lui a répondu vertement.
Papa en rentrant du bureau, apprenant les choses, a piqué une colère, une si folle alors qu'il était plus du tout regardable ! Il roulait des yeux si horribles vers l'étalage de la rombière qu'on avait peur qu'il l'étrangle.
Tous on a fait de la résistance, on se pendait à son pardessus... Il devenait fort comme un tricar. Il nous traînait dans la boutique... Il rugissait jusqu'au troisième qu'il allait en faire des charpies de cette corsetière infernale... "J'aurais pas dû te raconter ça !"... que chialait maman. Le mal était fait.
Pendant les semaines qu'ont suivi, j'ai été un peu plus tranquille. Mon père était tout absorbé. Dès qu'il avait un instant libre, il reluquait chez LA MÉHON. Elle en faisait autant de son côté.
Derrière les rideaux, ils s'épiaient, étage par étage. Dès qu'il rentrait du bureau, il se demandait ce qu'elle pouvait faire. C'était vis-à-vis...
Quand elle se trouvait dans sa cuisine, au premier, il se planquait dans un coin de la nôtre. Il grognait des menaces terribles... " Regarde ! Elle s'empoisonnera jamais cette infecte charogne !... Elle bouffera pas des champignons !... Elle bouffera pas son râtelier ! Va ! elle se méfie du verre pilé !... O pourriture !... "
Il arrêtait pas de la fixer. Il s'occupait plus de mes instincts... Dans un sens c'était bien commode. 
Les voisins, ils osaient pas trop se compromettre. Les chiens urinaient partout, et sur leurs vitrines aussi, pas spécialement sur LA MÉHON.


On a beau répandre du soufre, c'était quand même un genre d'égout le Passage des Bérésinas. La pisse ça amène du monde. Pissait qui voulait sur nous, même les grandes personnes ; surtout dès qu'il pleuvait dans la rue.
On entrait pour ça. Le petit conduit adventice l'allée Primorgueil on y faisait caca couramment. On aurait eu tort de nous plaindre. Souvent ça devenait des clients, les pisseurs, avec ou sans chien.
(...) Papa, il en dormait plus. Son cauchemar c'était le nettoyage du carré devant notre boutique, les dalles qu'il fallait qu'il rince tous les matins avant de partir au bureau. Il sortait avec son seau, son balai, sa toile et en plus la petite truelle qui servait pour les étrons, à glisser dessous, les faire sauter dans la sciure. Des étrons, il en venait toujours et davantage, et bien plus devant chez nous qu'ailleurs, en large comme en long. C'était sûrement un complot.
LA MÉHON, de sa fenêtre au premier, elle se fendait la gueule à regarder mon père se débattre dans les colombins. Elle jouissait pour toute une journée. Les voisins, ils accouraient pour compter les crottes.

Mme Méhon, la corsetière, de l'autre boutique en face de nous, elle s‟approche des fenêtres pour mieux se marrer. C‟est une ennemie infatigable, elle nous déteste depuis toujours. […]
« Auguste ! Auguste ! Je t'en prie ! Pense au petit. Pense à moi ! Appelle ton père, Ferdinand !...
— Papa ! Papa ! que je hurlais à mon tour... »
Je me demandais qui il allait tuer ? La Méhon ? Grand-mère Caroline ? Les deux comme chez Cortilène ? Il faudrait qu'il les trouve ensemble ?
Peng ! Peng ! Peng !... Il arrêtait pas de tirer... Les voisins sont accourus. Ils croyaient à une hécatombe...
À force, il a plus eu de balles. Il est remonté finalement... Quand il a soulevé la trappe, il était livide comme un mort. On l‟a entouré, on l‟a soutenu, installé dans le fauteuil Louis XIV, au milieu du magasin. On lui parlait tout doucement. Son revolver fumait encore pendu au poignet.
Mme Méhon en entendant cette mitraille, elle a foiré dans ses jupes... Elle a traversé pour se rendre compte. Alors là au milieu des gens, ma mère lui a crié ce qu'elle pensait. Elle pourtant qu'était pas osée.
« Entrez ! Venez voir ! Regardez Madame ! Dans quel état vous l'avez mis ! Un honnête homme ! Un père de famille ! Vous n'avez donc pas honte ! Ah ! Vous êtes une vilaine femme !... »
La Méhon, elle en menait plus large. Elle est rentrée vite chez elle. Les voisins la regardaient durement. Ils ont réconforté papa. « J'ai ma conscience pour moi !» qu'il ruminait tout doucement. M. Visios, le marchand de pipes qu'avait servi dans la marine pendant sept ans, il l'a raisonné.

(Mort à crédit)

mardi 8 janvier 2019

Deux lettres ouvertes à Louis-Ferdinand Céline par Léon Paquot-Pierret Léon (1939-1941

Lettres à l’antisémite impénitent

Ces deux lettres ouvertes — intitulées à Louis-Ferdinand Céline antisémite impénitent (sur L'École des cadavres) datée de 1939 et à Louis-Ferdinand Céline sur Les Beaux draps datée de juin 1941 —, ont été publiée par La Lanterne (Liège) en 1946 dans le recueil La Verge et la palme Critique épistolaire (2e série) écrite par Léon Paquot-Pierret. *

* Écrivain belge (Flèches au coeur en 1934, L'Athlète désespéré en 1935, Le Bonheur des Autres en 1938) et critique spécialiste de Corneille et La Bruyère.


Ce sont deux textes un peu lourdingues dont le seul but est de condamner l'antisémitisme de Céline, non pas sur le fond — Certains passages, à l'aune de la bien-pensance dominante feraient classer l'auteur dans le camp des ignominieux—, mais sur son caractère excessif !
Par ses remarques "anecdotiques", ce Léon semble n’avoir absolument rien compris à Céline… tout est dans cette phrase, chipée à la lettre sur L’École des cadavres : «Il faudra bien convenir désormais que vous avez la mémoire diablement obsédé par l' "… exécrable Juif, l'opprobre des humains," proféré par Aman, dans sa douleur délirante, à l'acte III de l’Esther de Racine.»


Quant à la critique littéraire dont on aurait pu attendre plus de la part de ce grand spécialiste des "classiques", elle se résume à des remarques sur la grossièreté dans le texte célinien… Et il doit s’en référer aux aveux même du Maître pour gagner un peu en consistance : «Je pourrais, confessez-vous, devenir aussi, moi, un styliste véritable, un académique pertinent. C'est une affaire de travail, une application de mois… peut-être d'années… On arrive à tout… Mais je suis quand même trop vieux, trop avancé, trop salope sur la route maudite du raffinement spontané… après une dure carrière de "dur dans les durs", pour rebrousser maintenant chemin et puis venir me présenter à l'agrégation des dentelles!… Impossible!…»

à Louis-Ferdinand Céline antisémite impénitent 
(sur L'École des cadavres) lettre ouverte datée de 1939 





à Louis-Ferdinand Céline sur Les Beaux draps 
lettre ouverte datée de juin 1941





dimanche 6 janvier 2019

Critique littéraire du Voyage par Marie-Louise Caussat, mère de Charles Trenet (31 décembre 1932)

« La vie, les idées, les opinions politiques, les sentiments de L.-F. Céline sont âpres, durs, faits de sa souffrance, de son expérience des êtres qui trop souvent le maltraitèrent, lui qui sous sa rudesse porte une âme sensible et un cœur pitoyable.» 
par Marie-Louise Caussat, mère de Charles Trenet dans Le Coq Catalan du 31 décembre 1932 




Premier roman de Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit est publié en 1932 par Denoël et Steele. Dans le milieu littéraire, les réactions violentes fusent. Des critiques prestigieux s'offusquent de son vocabulaire mais reconnaissent à ce roman un caractère exceptionnel. 


Le 7 décembre, l'Académie Goncourt, divisée, attribue le prix à Guy Mazeline pour son roman Les Loups ; Voyage au bout de la nuit décroche finalement le Renaudot. C'est dans ce contexte que Marie-Louise Caussat, mère de Charles Trenet, publie sa critique de ce livre, dans Le Coq Catalan du 31 décembre 1932.
Vincent Lisita

Voyage au bout de la nuit 
Évidemment... l'on peut dire tout le mal ou tout le bien possibles du livre
de L.-F. Céline, si l'on ne s'occupe que de l'écorce du roman : sa forme. 

Le fond reste inattaquable, car le fond c'est une vie et la vie de chacun est à soi, hors de toute critique.
La vie, les idées, les opinions politiques, les sentiments de L.-F. Céline sont âpres, durs, faits de sa souffrance, de son expérience des êtres qui trop souvent le maltraitèrent, lui qui sous sa rudesse porte une âme sensible et un cœur pitoyable. 


Bardamu, en dépit de ses gros mots, n'a pas l'âme grossière. Son cœur, sa sensibilité émergent souvent au cours des pages truculentes : Nous sommes en Afrique équatoriale ; Bardamu délivré de la guerre s'est embarqué, un peu au hasard, pour "essayer de se refaire aux colonies".
Toute la description du milieu, là-bas, est admirable. Directeurs d'administration, fonctionnaires, employés, disséqués décortiqués, forment un tableau pittoresque de notre action civilisatrice. Mais à côté du directeur cynique, il y a aussi Alcide. Acide c'est l'émotion. 
Pour Bardamu, alors, rien ne subsiste de la vieille baderne ridicule, maniaque ; il ne voit plus que le sacrifice de ce pauvre bougre qui conserve timidement, au fond d'une boîte, le portrait de la petite nièce qu'il fait élever à ses frais à Bordeaux. Sa vie, confinée entre la forêt moite et la berge enflammée, il l'offre quotidiennement à cet idéal lointain, si pur, si touchant que Bardamu sent son âme s'emplir de regrets, mépris pour soi-même. 
Lisez : 
«Pudique Alcide... Comme il avait dû en faire des économies sur ses primes faméliques, sur son minuscule commerce clandestin... pendant des mois, des années dans cet infernal Topo. Je ne savais pas quoi répondre, moi je n'étais pas très compétent, mais il me dépassait tellement par le cœur que j'en devins tout rouge. À côté d'Alcide, rien qu'un mufle impuissant moi, épais et vain j'étais. Évidemment, Alcide évoluait dans le sublime à son aise et pour ainsi dire familièrement, il tutoyait les anges ce garçon et il n'avait l'air de rien. Il avait offert sans presque s'en douter à une petite fille vaguement parente des années de torture, l'annihilation de sa pauvre vie dans cette monotonie torride, sans conditions, sans marchandage, sans intérêt que celui de son bon cœur. Il offrait à cette petite fille lointaine assez de tendresse pour refaire un monde entier et cela ne se voyait pas. Il s'endormit d'un coup à la lueur de la bougie. Je finis par me relever pour bien regarder ses traits à la lumière. Il dormait comme tout le monde. Il avait l'air bien ordinaire. Ce serait pourtant pas si bête s'il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants.»

New York, c'est l'amitié de Molly. Bardamu n'ose lui dire qu'il s'en va. La tendresse prévoyante de cette fille il ne l'oubliera jamais. Revenu en France, il se demandera souvent quelle force mauvaise l'a poussé à la quitter. 
Et puis, voici les entrailles du livre : Bardamu docteur. Il est pauvre, il ne recourt point à des combinaisons louches, il lui répugne de donner ces "soins spéciaux" qui rapportent tant d'argent à ceux qui ont le cran ou l'inconscience de les accorder. Bardamu soigne les pauvres, ses frères, simplement, sans discours, et trop souvent pour son budget, gratis. Devant leur immense misère physique et morale, il n'ose réclamer des honoraires, attend qu'on les lui offre ce qui arrive rarement. Il voit ses patients tels qu'ils sont : bourrés de mauvaise nourriture, d'alcool, de vices. Il habite avec eux dans une de leurs maisons lépreuses, voit, entend, sait. Son observation aiguë dénude leurs âmes comme ses mains de docteur leurs corps. Il les soigne sans trop les juger : il les plaint. Il se penche sur tous, Bébert, le gosse typhique, la fille qui avorte, le père Henrouille qui étouffe et que sa femme a bien un peu empoisonné, l'ami Robinson amoral et dévoyé qui le charge toujours de confidences répugnantes. 
Enfin, Bardamu entre comme docteur assistant dans un asile d'aliénés, et c'est là le seul moment de sa vie médicale où il se libère un peu du souci matériel. Court répit, car Baryton lui laisse bientôt le poids et l'administration de l'établissement. 
Du cœur ? certes oui, il y en a à revendre parmi les expressions grossières, les mots scatologiques. 
Les dernières pages du livre surtout sont navrantes de sentiment. Robinson réapparaît chargé d'un crime nouveau. Il a peur. Et pendant des mois et des mois, Bardamu le garde chez Baryton. Mais Robinson est marqué : il reçoit trois balles dans le ventre. Témoin de son agonie, Bardamu souffre de tout le vide de son âme à lui, de son âme bousculée, cahotée que la dure existence a rendu calleuse comme des mains qui ont trop peiné. 
Lisez : 
«Dans ces moments-là, c’est un peu gênant d’être devenu aussi pauvre et aussi dur qu’on est devenu. On manque de presque tout ce qu’il faudrait pour aider à mourir quelqu’un. On a plus guère en soi que des choses utiles pour la vie de tous les jours, la vie du confort, la vie à soi seulement, la vacherie. On a perdu la confiance en route... 
Et je restais, devant Léon, pour compatir, et jamais j'avais été aussi gêné. J'y arrivais pas... Il ne me trouvait pas... Il devait chercher un autre Ferdinand, bien plus grand que moi, bien sûr, pour mourir, pour l'aider à mourir plutôt, plus doucement. Il faisait des efforts pour se rendre compte si des fois le monde aurait pas fait des progrès. S'ils avaient pas changé un peu les hommes, en mieux, pendant qu'il avait vécu lui, s'il avait pas été des fois injuste sans le vouloir envers eux... Mais il n'y avait que moi, bien moi, moi tout seul, à côté de lui, un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l'amour de la vie des autres." … » 

J'avoue que lorsque je constatais que Voyage au bout de la nuit avait 623 pages, je restai sceptique. Trop long pour être bon, pensai-je. 
Je lus et je fus empoignée par la truculence, le dynamisme de ces pages. Certes, L.-F. Céline aurait pu éplucher. Avec 150 pages en moins, certains détails qui n'ajoutent rien élagués, son livre plus ramassé fût devenu un chef-d’œuvre. 
Mais je m'élève contre l'opinion de M. Eugène Montfort : "genre roman poubelle". Eh là !... Mettez-vous aussi à la poubelle Zola, et Léon Bloy, et Rabelais ? Aussi, la forme, l'écorce de L.-F. Céline, je la défendrai comme j'ai défendu le fond. Je vous accorde qu'il écrit trop souvent "merde". Soit. J'eusse préféré un moindre étalage d'ordures. Ceci dit, sans restriction, je louerai tout le reste. Voyage au bout de la nuit est un livre de classe. D'emblée il m'a rappelé d'autres chefs-d’œuvre immortels : Pot-Bouille, Au bonheur des dames, et le dynamisme, la virulence d'un Léon Bloy. Les personnages de Céline, fièrement campés, vivent : pauvres êtres amoraux, dévoyés, vicieux, envieux, haineux, qui souffrent, se battent, se prostituent, assassinent sans trop savoir pourquoi, avec la seule excuse de leur misère : Bébert, mère Henrouille, Baryton, Parapine, Robinson, Molly, Madelon, Sophie, gosses de pauvres, rentière sordide, savants originaux, maniaques vicieux et illuminés, amoraux, dévoyés, putains au cœur tendre, filles hystériques, rosses, belles jouisseuses bien en chair, et toi, Bardamu, héros obscur qui te penches sur leurs maladies et leurs crimes, lié par ton secret professionnel, crevant de tristesse, de misère. Mais si vous parliez comme Chateaubriand ou comme Anatole France, ce vénéré Maître, vous ne vivriez pas de votre vie, et deviendriez d'imbéciles fantoches, de faux bonshommes. 
Et puisque votre truculence est la vie même de vos personnages, Louis-Ferdinand Céline, je n'arrive pas — quoique préférant un style pur et châtié — à vous la reprocher. 
Après les cheveux coupés en quatre de Proust et les "super-analyses littéraires" de Giraudoux, M. Louis-Ferdinand Céline nous remet en face de la réalité. 


Marie-Louise CAUSSAT (1889-1979)

dimanche 30 décembre 2018

Comment j'ai connu et lancé Louis-Ferdinand Céline par Robert Denoël

Ce brouillon non signé, qui avait appartenu au libraire Pierre Laleure, fut rédigé en avril 1941 mais pour quel usage ? On en retrouve des éléments dans la presse de l'époque mais pas son intégralité.



Il a été publié pour la première fois en février 1989 par l'éditeur Van Bagaden dans sa collection Céliniana, puis dans le n° 208 du Bulletin célinien d'avril 2000.

Comment j'ai connu et lancé Louis-Ferdinand Céline 

L'auteur qui a écrit Les Beaux Draps n'est pas un homme comme tout le monde. Il suffit de lire deux pages de Céline pour voir que l'on se trouve en présence d'un tempérament hors mesure. Et c'est précisément ce qui m'est arrivé, voici bientôt dix ans quand j'ouvris le manuscrit de ce livre fameux qui s'intitule Voyage au bout de la nuit. Le manuscrit était énorme, plus de huit cents pages fort soigneusement dactylographiées. Il m'était parvenu enveloppé dans de vieux journaux et – ce détail a son importance – dans un papier d'emballage dont l'étiquette portait la firme d'un de mes confrères. Mais le manuscrit, je m'en aperçus après l'avoir lu, ne portait ni adresse ni nom d'auteur.
Saisi dès les premières lignes par la nouveauté de ton de l'auteur, par son entière liberté, par cette langue extraordinairement riche, farcie d'argot et d'images d'une crudité sans pareille, je lus le Voyage d'une seule traite. J'y passai la nuit. Et le lendemain matin je voulus me mettre en quête de l'auteur de ce livre que je considérais comme un bouleversant chef-d'œuvre. Je retrouvai le papier d'emballage dont l'étiquette portait un nom de femme. C'était impossible. Jamais une femme n'aurait pu écrire une œuvre aussi virile et aussi audacieuse. Mais c'était une piste. J'écrivis donc par pneumatique à la dame de l'étiquette en la priant de passer me voir d'urgence. En attendant sa réponse, je jetai un coup d'œil sur les autres manuscrits qui m'avaient été envoyés cette semaine-là. Quel ne fut pas mon étonnement en découvrant un roman qui portait le nom et l'adresse de la dame à qui je venais d'écrire. Le manuscrit –– en un coup d'œil je m'en rendis compte –– était insipide. Que faire? Je ne voulais pas froisser la susceptibilité de la seule personne qui pouvait me renseigner. Elle vint me voir l'après-midi, persuadée, hélas, que je la convoquais pour lui dire que j'allais publier son roman. Je commençai donc par lui dire – ce qui était vrai – que je ne l'avais pas encore lu, mais que je le lirais bientôt. En attendant, je lui demandai instamment de me dire par quel hasard l'ouvrage que j'avais sur ma table m'était arrivé enveloppé dans un papier qui portait son adresse. Je lui montrai le formidable manuscrit. Elle y jeta un coup d'œil et me déclara froidement qu'elle ne l'avait jamais vu, qu'il y avait là un mystère pour elle comme pour moi.

Je ne me décourageai pas. Je fis appel à toute mon éloquence, aux ressources de la diplomatie la plus habile. L'interrogatoire dura près d'une heure. La dame me raconta ses souvenirs d'enfance, m'exposa ses projets littéraires, me raconta le sujet de son roman. Je subis tout cela avec une patience angélique. Enfin au bout d'une heure, quant à bout de forces, j'allai renoncer, elle m'avoua que le manuscrit était l'œuvre d'un médecin, personnage fort singulier qu'elle voyait tous les jours pour la bonne raison qu'il était son voisin de palier. Ils avaient la même femme de ménage. Celle-ci s'était servie du papier d'emballage pour envelopper ses chaussons et l'avait oublié chez le docteur. Et le docteur s'était servi de ce papier pour envelopper son précieux manuscrit.
Cette histoire digne d'un roman policier m'amusa beaucoup. J'écrivis au docteur qui vint me voir le lendemain. Je me souviendrai toujours de son entrée dans mon bureau. Je vis un homme de grande taille, carré d'épaules, avec un visage net, les cheveux châtains tirant sur le blond rejetés en arrière, les traits fort beaux mais durs, éclairés par les yeux pâles, d'un gris-bleu, extraordinairement perçants. Il se dégageait de cet homme une impression de force, de puissance, le visage révélait une intelligence de tout premier plan avec quelque chose de plus, la poésie, le rêve dans le regard ou pourquoi ne pas le dire : la présence du génie.
Notre conversation fut longue. Elle fut le prélude de bien d'autres conversations du même genre, car Louis-Ferdinand Céline avait beaucoup de choses à m'apprendre sur la vie, sur la vie des petites gens, sur la vie des pauvres et quand je l'en pressais fortement, sur lui-même. Je le revois encore assis à la table de mon bureau devant moi. Ses mains surtout me frappèrent, de belles mains nettes, qui balayaient l'espace devant lui tandis qu'il parlait. De temps en temps, de son index, il montrait un point de la table, il désignait avec précision les choses qu'il fallait transformer dans le monde pour arriver à l'équilibre, à l'harmonie.
De cet entretien et des suivants, je sortis bouleversé par la lucidité extrême de cet écrivain qui, partant de l'histoire d'un individu malchanceux, arrivait à une vérité universelle, arrivait à faire la synthèse de l'homme en désarroi devant le machinisme et les autres progrès de la civilisation. Il parlait d'abondance avec cette même verve que l'on trouve dans ses livres, tantôt usant du parler des faubourgs parisiens, tantôt du langage d'une précision toute scientifique. Et cela avec le plus grand naturel.

Robert Denoël en famille (1937)
Je m'attaquais bientôt au problème du lancement du Voyage au bout de la nuit. Je rendis visite aux critiques littéraires, aux échotiers, aux courriéristes. J'accablais la presse de notes et de communiqués pour annoncer au public que je venais de découvrir un chef-d'œuvre. Mais à cette époque tous mes confrères en faisaient autant. Et personne n'y croyait. Le livre faisait lentement son chemin, en dépit de quelques articles fort enthousiastes et d'autres fort réprobateurs. Chose piquante, l'auteur de La Garçonne écrivit dans un journal obscur un article fort sévère pour les libertés que prenait Louis-Ferdinand Céline avec les convenances littéraires et autres.
Mais cela ne suffisait pas. 
Je voulais pour mon auteur un prix littéraire et naturellement, je voulais avoir le prix le plus important de l'année : le Prix Goncourt.
J'apprenais justement que Lucien Descaves portait le livre aux nues. Léon Daudet le recommandait à tout venant. Et Jean Ajalbert déclarait que c'était le grand événement littéraire de l'après-guerre. Les premières réunions du jury eurent bientôt lieu. Huit jours avant l'attribution du prix, le siège du jury était fait. Jean Ajalbert venait me voir et me disait qu'à la dernière réunion, la majorité était acquise au livre de mon candidat. De son côté, Lucien Descaves convoquait Céline, l'embrassait et lui annonçait que, huit jours plus tard, il aurait le prix Goncourt. Nous finîmes par y croire. Le bruit se répandit, et la veille du prix, tout Paris annonçait Céline comme gagnant de la grande épreuve.
Le jour fameux arriva. Coup de tonnerre. À la dernière minute d'habiles manœuvres provoquèrent un revirement au sein du jury, et le prix fut donné à un autre. Mais les journalistes présents décernèrent immédiatement le Prix Théophraste Renaudot au Voyage au bout de la nuit et réparèrent l'erreur des Goncourt. Ce fut dès le soir un beau scandale dans la presse. Pendant quinze jours, on ne parla que de cet événement. Nous reçûmes plus de cinq mille articles de journaux. Et le succès vint, immense, dépassant toutes les prévisions. Le livre fut traduit en quatorze langues. Des milliers de volumes s'enlevaient tous les jours. Et pendant ce temps-là, L.-F. Céline, fort peu amateur de tout ce fracas, était parti en voyage. Il ne revint qu'un mois plus tard, quand le bruit commença à se calmer.


Il se remit aussitôt au travail, tout en continuant à exercer sa profession de médecin dans le dispensaire de banlieue auquel il était affecté. Deux ans plus tard, il donnait un chef-d'œuvre : Mort à crédit. Livre terrible, plus dur encore que le Voyage et qui fut l'objet d'un sévère boycottage dans une partie de la presse. Mais passons. Dès ce moment, Louis-Ferdinand Céline qui avait décrit la misère de l'homme des villes, qui par métier était amené tous les jours au contact des pires horreurs, Céline ne pouvait plus se contenter du rôle de témoin. Il allait bientôt devenir l'accusateur dans un livre où sa verve débridée, son génie de l'invective, son éloquence magnifique allaient se donner carrière. Et c'est ainsi que parut Bagatelles pour un massacre, pamphlet formidable où l'auteur dénonçait sur le mode virulent la malfaisance d'Israël. Cet ouvrage paru sous le Front populaire fit un effet foudroyant. La presse essaya de le passer sous silence mais on n'ignore pas un cyclone. Les journaux qui avaient pris le parti de se taire, de refuser les annonces de publicité que je leur envoyais, passèrent à l'attaque, à l'attaque la plus venimeuse. Tous les petits écrivains juifs ou enjuivés déversèrent leur fiel dans les journaux de gauche et d'extrême gauche : ils crièrent au fou, au pornographe, ou au vendu. Ce qui n'empêchait pas la diffusion du livre. Mais Bagatelles était entièrement composé sur le plan général. Il parlait surtout du caractère néfaste du Juif, de son rôle corrupteur, de son rôle de décomposition dans nos sociétés actuelles. Dans L'École des cadavres l'auteur, avec infiniment de courage passait à l'attaque de nos politiciens, de ceux qui, sous le mirage de l'alliance franco-anglaise, nous entraînaient à la catastrophe. Jamais livre prophétique ne fut plus furieusement accueilli. Et pourtant les Français peuvent relire aujourd'hui chaque page de cet ouvrage, ils y trouveront l'histoire préfigurée de leurs malheurs, annoncée avec une violence, une précision et une splendeur d'images inégalées. La riposte ne se fit pas attendre. Un procès, l'interdiction du livre, une condamnation en correctionnelle, et L'École des cadavres disparut de la circulation. Et l'éditeur fut incité de façon pressante à retirer de la vente Bagatelles pour un massacre.
Aujourd'hui la situation a changé. En dépit de quelques résistances provoquées par la forme virulente de ses écrits, Louis-Ferdinand Céline reçoit l'hommage qui était dû à sa clairvoyance, à sa lucidité, à son génie. Son dernier livre, Les Beaux Draps, qui fait le bilan de nos erreurs et de la catastrophe et qui apporte, sous une forme lyrique, des solutions au marasme actuel, connaît un succès foudroyant. En deux mois Les Beaux Draps sont arrivés à la cinquantième édition, et ce n'est pas fini.
Mais cette fois, Céline a pour lui non seulement le public, mais la critique. Les hommes de lettres lui rendent enfin l'hommage qui lui est dû en le plaçant au premier rang. Je n'en veux pour preuve que l'excellente étude de Pierre Drieu la Rochelle dans la Nouvelle Revue Française. Je vous demanderai d'en citer la conclusion :
« Céline a eu le même sort que la vérité. L'élite n'a pas voulu regarder en face l'un plus que l'autre ; elle a fermé les yeux sur la force de Céline comme sur la force des événements... Céline, lui, est bien équilibré. Céline a le sens de la santé. Ce n'est pas sa faute si le sens de la santé l'oblige à voir et à mettre en lumière toute la sanie de l'homme de notre temps. C'est le sort du médecin qu'il est, du psychologue foudroyant et du moine visionnaire et prophétisant qu'il est aussi ».
On ne peut mieux dire. Céline est sain. Céline est tonique. Il suffit de lire dix pages des Beaux Draps pour s'en convaincre.

samedi 29 décembre 2018

Deux témoignages de résistants oubliés par le couple Taguieff-Durafour

Ah !... Ces témoignages “oubliés”...

Témoignage Champfleury 

C’est en février 1958 que dans Le Petit Crapouillot, Céline réagit à l’article de Roger Vaillant intitulé Nous n’épargnerions plus Louis-Ferdinand Céline, paru en janvier 1950 dans La Tribune des nations.

Roger Vaillant, rue des Abesses pendant la Guerre,
voisin de Céline qui habitait à deux pas, rue Girardon
Robert Champfleury découvre cette réplique deux mois plus tard et écrit, sans tarder, de Golfe Juan où il s'est retiré, la lettre suivante à Céline.



Cher ami,
Ecœuré des assertions de R.V. (Roger Vaillant), je vous adresse la lettre ci-jointe à toutes fins utiles, avec l'autorisation évidemment de la faire publier dans le canard de votre choix. Tout heureux d'avoir l'occasion de vous assurer de ma fidèle amitié.
Je reste à votre disposition et vo
us serre cordialement la main.
Chamfleury


En annexe, figurait cette lettre datée du 4 avril 1958 que Céline adresse aussitôt à Jean Galtier-Boissière qui la publie, partiellement, dans Le Petit Crapouillot du mois de juin.
Quatre ans plus tard, lorsque Chamfleury livre son témoignage dans les Cahiers de l'Herne, il reprend, de cette lettre, les extraits choisis par Galtier-Boissière.
Grâce à Paul Chambrillon, qui détient ce document dans ses archives, nous sommes en mesure de le reproduire, pour la première fois, intégralement. 

(Le Bulletin célinien n° 201, septembre 1999)

Je viens de découvrir, un peu tardivement, dans Le Petit Crapouillot de février, votre réplique à un papier de Roger Vaillant paru dans La Tribune des Nations.
Si j'avais eu connaissance, à l'époque de la parution, de cet article en tous points odieux et méprisable, je n'aurais pas manqué de lui donner la réponse et le démenti qu'il convenait. Peut-être n'est-il pas trop tard pour le faire et vous dire immédiatement et d'abord que je suis pleinement d'accord avec vous quand vous affirmez que vous étiez parfaitement au courant de nos activités clandestines durant l'occupation allemande et qui consistaient en : répartition de cartes d'alimentation (contrefaites à Londres), et de frais de séjour, attribution de logements aux évadés et parachutés, indications de filières pour le passage des frontières et lignes de démarcation , acheminement du courrier, lieu d'émission et de réception radio avec Londres, lieu de réunion du Conseil de la Résistance, etc...



Tout cela supposait évidemment des allées et venues dans mon appartement situé exactement au-dessous du vôtre et qui ne pouvaient pas passer complètement inaperçues ni de vous, ni des autres voisins.
Je me souviens très bien qu'un soir vous m'avez dit très franchement : «Vous en faites pas Chamfleury, je sais à peu près tout ce que vous faites, vous et votre femme, mais ne craignez rien de ma part... je vous en donne ma parole... et même, si je puis vous aider... ! »
Il y avait un tel accent de franchise dans votre affirmation que je me suis trouvé absolument rassuré. Mieux, un certain jour, je suis venu frapper à votre porte, accompagné d'un résistant qui avait été torturé par la Gestapo. Vous m'avez ouvert, vous avez examiné la main meurtrie de mon compagnon et, sans poser une seule question, vous avez fait le pansement qu'il convenait, en ayant parfaitement deviné l'origine de la blessure.
Peut-être retrouverez-vous une lettre que je vous avais fait parvenir par Gen Paul, dès la Libération. Dans ce message je vous informais de ma volonté de témoigner et d'intervenir contre les accusations mensongères et stupides dont vous accablait une certaine clique de petits roquets du journalisme et de la littérature acharnés à broyer un confrère.
Il me répugne d'évoquer des souvenirs, pas toujours très drôles, de cette drôle de Résistance que galvaudent pourtant, avec délices et profits, cette meute de petits " littéraires " d'une époque si pauvre en talents.
Dans son précédent bouquin, Drôle de jeu, Roger Vaillant n'a pas cité mon nom une seule fois, bien que la plus grande partie de l'action soit située et centrée sur " l'aventure de la rue Girardon ". Les seules allusions (désobligeantes) qu'il a faites quant à mes activités de Résistant et mes préoccupations, concernent un troc de savonnettes auquel je me serais livré !
Comme je n'ai jamais été assoiffé de publicité, ni de "gloire", je n'ai pas éprouvé le besoin de rétablir la vérité qui ne serait pas tellement flatteuse pour notre petit Goncourt au profil de faucon.
J'ai cependant la fierté de pouvoir affirmer et prouver que je suis l'un des rares survivants de la Résistance de la première heure qui n'ait pas monnayé, dès la Libération, les services qu'il avait pu rendre dans la clandestinité. J'ai refusé les décorations et citations qui m'étaient offertes, j'ai dédaigné les honneurs et les postes rémunérateurs que d'autres ont réclamé avec tant de précipitation et d'acharnement que c'en était une véritable curée.
J'ai accepté toutefois, l'officialisation de mon attitude gratuite sous la forme d'un certificat signé par l'un des chefs du D.G.E.R. (B.C.R.A.) attestant de la valeur des services rendus. Et bien m'en prit de m'être muni de cette pièce quand il me fallut confondre les petits cloportes qui, installés dans des "Comités d'épuration" et ignorant mes activités de résistant, prétendaient m'excommunier de la Radio-diffusion et des Sociétés d'auteur.
Aujourd'hui, retiré dans un petit coin de la Côte d'Azur, je n'aspire qu'à travailler tranquillement à mes bouquins de vulgarisation scientifique.
Les succès littéraires d'un Vaillant, en cette époque de médiocrité, d'intrigues et de bluff doivent nous laisser indifférents. Ils ne peuvent servir tout au plus qu'à marquer dans le temps notre décadence littéraire. Vous restez un des derniers "grands " écrivains et l'un des derniers individualistes en même temps qu'un homme propre et courageux auquel je suis heureux de rendre hommage.
J'avais ce devoir de le dire et de vous assurer de mon estime et de ma fidèle amitié.

Robert Champfleury 

Témoignage Petrovitch 

D'origine serbe, né en 1906 à Bucarest, Pierre Petrovitch gagne la France en 1917, et s'installe en 1922 à Montparnasse, où il fréquente les artistes peintres. En 1929, il habite Montmartre, rue Orchampt, et, en 1936, il devient administrateur de sociétés. En 1941, il entre dans la Résistance, aux côtés de Jean Dasté, directeur de L'Intransigeant, et de Jean Valdéron, le futur fondateur de Noir et Blanc.
Pierre Petrovitch fait partie du premier comité du Mouvement de Libération Nationale organisé par Paul Reynaud, Bloch-Lainé et d'Astier de la Vigerie. Ses activités clandestines ne l'empêchent pas, durant l'occupation, de côtoyer souvent Céline, dont il a bien voulu nous confier ce portrait.
(Revue célinienne 3-4, 1981)


Tous les jours, comme avant-guerre, à l'heure de l'apéritif, Jean d'Esparbès et moi-même, nous retrouvions L.-F. Céline, Gen Paul et Le Vigan au Taureau ou au Maquis. Ce café était tenu par une actrice du cinéma muet, qui avait joué dans La Loupiotte. Le dessinateur Poulbot s'y rendait quelquefois, ainsi que le bougnat Madamour qui habitait 5 rue Orchampt.
Je connaissais Jean d'Esparbès depuis mon passage au lycée de Fontainebleau. Son père, illustre écrivain de l'épopée napoléonienne, était conservateur du château. Jean était un ancien des Corps-Francs, mi-anarchiste, mi-bonapartiste, un montmartrois cultivé, poète et surtout un bon peintre. Son buveur d'absinthe avait fait sa gloire : à peine sec, il était vendu. Jean était entré au M.L.N. avec moi. Céline ne manquait jamais de lui poser mille questions sur la légende impériale. Gen Paul ne disait rien. Il avait deux passions : peindre et boire. Anarchiste, il détestait les particules. Il ne portait pas ses décorations : sa jambe droite amputée suffisait.
Le Vigan était l'acteur du trio. Il jouait aux illuminés en racontant sa vie. Toujours survolté, il se faisait remarquer. Avec son amie Tinou, il communiquait par gestes et signes cabalistiques, hermétiques à autrui. Marcel Aymé venait parfois, mais il n'avait envoyé aux copains que des cartes postales représentant des cimetières, et il avait tout dit.
Céline, lui aussi parlait peu. Il écoutait plutôt, et savait écouter. C'était un homme gris qui n'attirait pas l'attention. Il s'enquérait, sans élever la voix, des derniers potins, en médecin de quartier. C'était un solitaire, presque sauvage, un peu timide, mais toujours prêt à rendre service, surtout sur le plan médical.
Nous avions, ma femme et moi, pour médecin, son cousin, le docteur Jacques Destouches, montmartrois lui aussi, qui habitait rue Domrémont. Il rencontrait rarement l'écrivain, mais il ne nous en dit jamais de mal. Pourtant l'occupation, l'attitude et les habitudes de L.-F. Céline ne changèrent pas, alors que certains collaborateurs étaient venus le prier de s'engager. Il s'était retiré de la scène publique. Il était beaucoup plus soucieux d'obtenir des tickets en tous genres que de jouer un rôle politique de conférencier ou de journaliste. Il n'aimait pas plus les Allemands que leurs serviteurs. Il employait encore le mot " Boche ", en ancien de 14, et ses propos ne prêtaient à aucune ambiguïté.
Il avait, certes, publié en 1941 Les beaux draps, mais ce livre évoquait surtout la triste situation de notre défaite. Ses projets de réforme relevaient plus du socialisme que des idées de la Révolution Nationale. Un passage sur les Anglais pouvait produire une impression pénible, mais l'évènement de Mers-el-Kébir avait démoralisé plus d'un compatriote.
Ses anathèmes antisémites n'étaient pas nouveaux. Les beaux draps n'avaient pas été écrits dans le but de plaire aux gens de Vichy ou aux occupants, et certains passages témoignaient même du contraire. Les Allemands faisaient d'ailleurs retirer cet ouvrage de la vente, et le Gouvernement de Vichy le faisait saisir. Nous n'avions vu dans ce pamphlet que la déception d'un patriote.
Nous étions entrés dans la Résistance et nous connaissions les pamphlets de L.-F. Céline, mais, dans la Résistance, nous connaissions aussi certains antisémites. Les Russes, qui avaient été chassés de leur pays par la répression communiste, ne supportaient pas davantage l'oppression allemande et œuvraient alors dans la clandestinité, par idéal républicain ou anarchiste, mais ils n'oubliaient pas que la révolution marxiste avait eu pour instigateurs un komintern à majorité israélite.
Céline ne leur a rien appris. Il n'était pas le seul, sur la Butte, à avoir ces idées, et il avait beaucoup d'amis, même chez les résistants. Nous lisions peu les journaux collaborateurs. Quand nous y découvrions une lettre de L.-F. Céline, nous ne pouvions y voir la moindre adhésion à la collaboration, mais plutôt le dénigrement ironique d'un solitaire.
Céline a cependant bien fait de fuir Paris à la Libération, non pas qu'il eut à craindre des résistants qui le connaissaient, mais parce que tout était possible de la part de certains esprits échauffés. Un commando obscur l'aurait abattu sans jugement, et personne n'aurait pu s'y opposer. Paris était en révolution.
Si Céline m'avait demandé de l'aide, je l'aurais hébergé à Fontainebleau, mais il ne me parut jamais inquiet. Peu de gens se sont portés à son secours après la Libération et l'on comprend qu'il en gardât quelque rancune. Nous vaquions à nos affaires. Peut-être qu'à la défaite, en restant sur la Butte, l'homme n'avait pas su être à la hauteur de l'écrivain et avait perdu de sa stature. Il est difficile de se comporter en héros plusieurs fois en une seule existence. Peut-être que Céline aurait dû rejoindre l'Angleterre au lieu de fustiger la défaite comme au temps où ses cris d'alerte ne pouvaient être pris pour de la trahison.
Mais Céline ne nous apparut jamais, dans ses conversations ou dans ses attitudes sous les traits d'un collaborateur de l'ennemi.
Pierre Petrovitch

Témoignages cités par En Phrases avec Céline