vendredi 12 mars 2021

Louis-Ferdinand Céline, Breton par choix… dans Bretons n°67 de juillet 2011

Louis-Ferdinand Céline, Breton par choix

Il y a 50 ans, le 1er juillet 1961, disparaissait Céline, considéré comme un écrivain majeur du 20e siècle. Cet anniversaire est l’occasion de rappeler que, de son mariage à Quintin à ses rencontres avec des nationalistes comme Olier Mordrel, louis-Ferdinand Destouches se revendiquait Breton et a noué avec la région des liens extrêmement forts.

Par Maiwenn Raynaudon-Kerzerho 
dans  Bretons n°67 de juillet 2011 Enquête Céline et la Bretagne

« Une biographie, ça s’invente », aurait dit un jour Céline à son amie, l’actrice Arletty. Pas facile en effet de déceler le vrai du faux, l’invention romanesque du souvenir réel, dans ce que fut la vie de Louis Auguste Ferdinand Destouches, plus connu sous le nom de Céline. Celui qui est aujourd’hui considéré comme l’un des plus importants - voire le plus grand - écrivain du 20e siècle, s’est amusé à brouiller les pistes, romançant son enfance dans Mort à crédit ou induisant en erreur les journalistes qui l’interrogeaient sur ses origines. Pourtant, s’il y a un élément sur lequel il s’est constamment appuyé, un fil rouge dans sa vie, une terre d’attache, c’est bien la Bretagne. "l’attachement à la Bretagne est un aspect très important dans la vie et l’imaginaire de Céline", explique ainsi Henri Godard, auteur d’une récente biographie de l’écrivain parue chez Gallimard et unanimement saluée. Céline est Breton. Pour les spécialistes, cela ne fait aucun doute. Mais qu’est-ce que cela signifie? Où cet attachement prend-il sa source et comment s’est-il manifesté? Car si Céline a passé de nombreuses années en Bretagne, clamant que sa famille maternelle était bretonne, qu’en était-il réellement?

« En réalité, d’un point de vue généalogique, c’est un peu fantasmé parce que ni l’un ni l’autre de ses parents n’étaient vraiment Bretons », explique Henri Godard, «C’est une ascendance qu’il se choisit mais, en un sens, c’est encore plus significatif. » En effet, dès 1932, Céline clame devant les journalistes qui viennent le rencontrer qu’il est Breton, par sa mère, Marguerite Guillou. Commerçante parisienne, elle est la fille de Céline Guillou, disparue en 1904, qui aura marqué son petit-fils au point qu’il prendra le prénom de sa grand-mère comme nom de plume,
Gaël Richard collabore à L’Année Céline, une revue consacrée à l’écrivain, il prépare un ouvrage aux éditions du Lérot qui aura pour titre Céline et la Bretagne. Gaël Richard a retracé la généalogie de Céline en étudiant les archives. Surprise: malgré les apparences, la famille Guillou n’est pas d’origine bretonne. « En réalité, ils sont originaires de la Sarthe et de l’Orne », décrit-il. Le jeune chercheur célinien a cependant trouvé des liens familiaux avec la Bretagne, mais en cherchant du côté de Fernand Destouches, le père de Céline. « Entre 1787 et 1884, la famille Destouches vit en Bretagne. 
Fernand Destouches est né au Havre, mais son père - le grand-père de Céline - est né à Vannes en 1835. Il a été élève au collège à Vannes, puis a enseigné la rhétorique au lycée à Rennes, il a même été secrétaire du préfet d’Ille-et-Vilaine. » En remontant encore plus loin, la généalogie mène la famille Destouches à Vannes, où l’arrière-grand-père aurait eu un rôle actif durant la Terreur.
Si les ascendants de Céline sont Bretons, il en va de même pour ses descendants, Louis Destouches n’aura qu’une fille, Colette. C’est à Rennes qu’elle est née, en 1920, c’est à Lannilis [Finistère) où elle avait une maison, qu’elle est décédée, 
le 9 mai dernier (2011). Colette Destouches était la fille de Louis Destouches et d’Édith Follet. Ses parents s’étaient rencontrés à Rennes.



DES RECHERCHES À ROSCOFF

« De mars 1918 à juin 1924, Céline vit en Bretagne, Il est Breton, Rennais », raconte Gaël Richard, En effet, en 1918, Céline, qui a 24 ans, débarque à Rennes, Il fait partie d’une mission contre la tuberculose, la mission Rockefeller. De mars à décembre, il parcourt la région, répandant la bonne parole hygiéniste dans les villes, les villages et les écoles. « Châteaudun, te souviens-tu? La Masière - notre première conférence, jours bénis, jours de merde, jours de gloire ! », se remémorera-t-il plus tard, écrivant à son ami Albert Milon. Finalement, il s’installera à Rennes: il a rencontré une jolie jeune fille, âgée de 19 ans, fille d’Athanase Follet, le directeur de l’école de médecine de la ville. Le 19 août 1919, Louis Destouches et Édith Follet se marient, à Quintin dans les Côtes-d’Armor. Le jeune couple habite au 6 quai de Richemont. Louis Destouches passe son certificat d’études physiques, chimiques et naturelles, et entame des études de médecine. Dans le milieu bourgeois rennais, Céline s’intègre, « Parallèlement à ses études, il fait des recherches au laboratoire de biologie maritime de Roscoff sur la prolongation de la vie à partir d’expérimentations sur les animaux marins », explique Gaël Richard. Quand il obtient son doctorat, à Paris, car l’école de Rennes n’y est pas habilitée !, il est recruté par la SDN, l’ancêtre de l’Onu, pour sa section hygiène à Genève. Il quitte Rennes et divorce de sa femme en 1926. « Dans la vie de Céline, le bilan de ces quatre années rennaises ne se limite pas aux premières études médicales et à l’expérience de la vie bourgeoise », écrit Henri Godard dans sa biographie. « Il en résulte aussi un attachement à la Bretagne qui, dans son esprit, ne tarde pas à faire figure d’un enracinement. Il trouve pour cela quelque appui dans le nom de sa grand-mère Guillou. Les paysages bretons de côtes et de mer sont de ceux que sa sensibilité attendait, et un certain climat de légendes bretonnes imprégnées de fantastique convient électivement à son imaginaire. »



Car si de 1924 à 1932, Gaël Richard n’a pu retrouver la trace de passages de Céline en Bretagne, il reste persuadé qu’il y retourne régulièrement. Il y emmène sa nouvelle compagne, la danseuse américaine Elisabeth Craig. Dans une carte postale qu’ils envoient à Henri Mahé, fidèle ami de l’écrivain et Breton convaincu, les deux amants racontent avoir repéré une maison à la pointe du Conquet dans laquelle ils se verraient bien finir leurs jours. « Plus tard, de 1932 à 1944, Céline effectue des séjours en Bretagne, en toutes saisons, et chez des gens différents », décrit Gaël Richard. L’écrivain possède quelques lieux de prédilection: Saint-Malo (où il séjourne à l’Hôtel Franklin). Dinard, Quimper (où il rencontre Max Jacob), Beg Meil… En mars 1944, il voit la Bretagne pour la dernière fois. 
À la fin de la guerre, il est contraint à l’exil, au Danemark. Ses écrits violemment antisémites lui ont valu en France une condamnation à l’indignité nationale et une peine d’emprisonnement. À son retour en 1951, amnistié grâce à une confusion du tribunal, il envisage d’acheter une maison à Quimper, entame les démarches, puis finalement renonce. Il ne reviendra jamais dans la région qu’il aimait tant, jusqu’à sa mort en 1961.
« Cela va au-delà de l’attachement touristique », assure Gaël Richard. Dans ses lettres d’exil, c’est de la Bretagne dont Céline se languit : « Doux Odet... Que tout cela me manque. Je meurs un peu, nous mourrons, deux fois tous les jours, du temps et du chagrin d’être séparé de nos amis. Cette délicate région quimpéroise si subtile et si rêveuse et si prosaïque aussi ... Comme je voudrais être avec vous », écrit-il à Augustin Tuset en 1947, évoquant plus tard ses années d’exil comme «Quatre ans de calvaire ! Pas breton hélas !»

L’INFLUENCE D’ANATOLE LE BRAZ

Le dessinateur de presse Pierre Monnier, un Nantais, approchera Céline durant les années noires de l’exil. Il deviendra son ami et sera le premier à éditer ses textes après la guerre. « Son origine bretonne, l’évocation de la Bretagne, ont été une porte d’entrée pour lui », assure Gaël Richard.
Mais comment expliquer cet attachement? Pourquoi Céline aime-t-il tant la Bretagne jusqu’à s’inventer une filiation bretonne? «Cette affinité avec la Bretagne a plusieurs aspects", analyse Henri Godard. « Le premier, c’est la mer, les bateaux, Il est comblé quand il est en Bretagne. Quand il était à Saint-Malo, il logeait dans un immeuble sur le Sillon, en dehors des murs, et il avait constamment sous les yeux la mer, la plage, les mouettes, les goélands. C’était son élément, c’est là qu’il vit le plus. En dehors de ça, il y a un aspect symbolique, qui est la fidélité, en particulier la fidélité aux morts, Il répète constamment: moi je suis Breton, et je n’oublie rien, je vis plus avec les morts qu’avec les vivants. Cet aspect débouche sur une ouverture sur le fantastique, tout ce qui est de l’ordre de l’imaginaire, de la vie par la mémoire et la rêverie.»

Anatole Le Braz en quête de légendes…

Céline ira même jusqu’à solliciter plusieurs personnes pour obtenir une réédition de La Légende de la mort d’Anatole Le Braz. Le Braz qui habitait à quelques rues de la maison des époux Destouches à Rennes, et qui fréquentait le même milieu bourgeois ... Gaël Richard a bien cherché, mais n’a pu retrouver la trace d’une rencontre entre les deux hommes. Difficile cependant d’imaginer qu’elle n’ait pas eu lieu ... Breton certes, Céline aime aussi à se définir comme Celte, héritier d’un certain mysticisme, dans la lignée du romantisme de Chateaubriand. « Céline lui-même, se disait mystique quoique résolument athée », explique Marc Laudelout, un Belge qui anime depuis trente ans Le Bulletin Célinien, un mensuel entièrement consacré à l’écrivain, « Il y a un peu de mysticisme celte, il y est sensible »,
concède Henri Godard. « Là où c’est plus délicat, c’est que ce mysticisme a une partie imaginaire et une partie idéologique. Surtout pendant la guerre. Les Bretons, pour lui, ce sont les Celtes, c’est-à-dire ceux qui ont refusé, rejeté le christianisme, donc les juifs, etc. Il se réfère à plusieurs reprises aux prophéties du barde Gwenc’hlan, reprises dans le Barzaz Breiz, qui sont très violentes envers les chrétiens. Au moment de la guerre, ça devient l’aspect qui domine. Et il se trouve associé à un aspect plus politique car il a des contacts pendant la guerre avec des animateurs du mouvement autonomiste ».




«RACE BRETONNE, RACE DE CHEFS»

Gaël Richard a tenté de reconstituer ces rencontres avec les nationalistes bretons. Il a patiemment dépouillé les courriers, lu la presse nationaliste des années 1930 et de l’Occupation. Ainsi, il a établi que Céline a rencontré Camille Le Mercier d’Erm, qui a fondé le Parti nationaliste breton en 1911, Lors d’un dîner à Saint-Briac, il est introduit auprès du sculpteur Armel-Beaufils. Taldir Jaffrenou, l’auteur des paroles du Bro Gozh, le rencontre en 1941. Il fréquente L’Abordage et Le Breizizel, deux bistrots malouins où viennent également les autonomistes.
Pendant la guerre, la mouvance nationaliste bretonne est partagée entre deux tendances. L’une, plutôt maréchaliste, se retrouve autour du journal La Bretagne, dirigé par Yann Fouéré, qui avance que: «bon Breton, bon Français». Céline, qui reproche à Vichy son manque de fanatisme, ne s’y intéresse guère. En revanche, la deuxième tendance des nationalistes le séduit plus. Dirigée par l’architecte Olier Mordrel, elle se revendique d’une certaine forme de néo-paganisme, et est bien plus virulente. Dans le journal qu’elle édite, L’Heure bretonne, on trouve le 17 novembre 1940, un article intitulé Race bretonne, race de chefs, où les auteurs expliquent que « oui, la Bretagne peut vivre seule », avançant la liste de l’élite qui l’encadrerait alors. Dans la catégorie "journalistes et écrivains" apparaît le nom de Céline. «Plusieurs rencontres ont eu lieu avec Olier Mordrel », explique Gaël Richard. « Il y a certainement eu une correspondance entre eux », avance le chercheur, qui espère toujours que des nouveaux éléments et témoignages viendront éclairer ses travaux, « Céline a été touché par l’homme, il le trouve intéressant », analyse-t-il. « Il faut étudier l’histoire de Bretagne. J’ai vu hier soir Mordrel, il raconte de bonnes histoires. Il sait beaucoup de choses ... Il en vit. L’homme a du caractère », écrit Céline en janvier 1943 à son ami Jacques Mourlet.

Olier Mordrel co-fondateurs du journal Breiz Atao, du Parti autonomiste breton puis du Parti national breton (PNB).
Il pourrait avoir rencontré Céline.

A-t-il été séduit par les appels du pied des nationalistes bretons, lui enjoignant de les rejoindre ? Oui, semblent répondre les biographes de Céline. Pourquoi alors ne s’est-il pas engagé à leurs côtés? Tout simplement parce qu’il n’était pas homme à adhérer à un groupe, quel qu’il soit. Henri Godard: « Il a toujours été marginal, cavalier seul, prêtant un appui parfois, mais ça ne fait pas partie de ses habitudes, de son style de vie ».
La Bretagne occupe donc une place à part dans la vie de Céline, emplissant ses lettres et ses souvenirs. Mais dans son œuvre, où est-elle? Curieusement, elle semble bien absente. Quelques pages - sublimes - sont consacrées à Saint-Malo dans Féérie pour une autre fois. Ouessant est explicitement indiquée comme cadre de l’action du scénario que Céline a conçu, baptisé Secret dans l’île. « C’est vrai qu’il n’a pas parlé directement de la Bretagne, sauf sous cet aspect affectif, symbolique et idéologique », concède Henri Godard, rappelant toutefois que Guignol’s Band a été entièrement rédigé à Saint-Malo. « Ça a certainement compté dans l’écriture. »
« Céline était passionné de Bretagne, mais il n’en a pas fait un des noyaux durs de son œuvre », acquiesce Gaël Richard. « Pourtant, si on regarde sa vie, il n’y a qu’un lieu, à part Paris, où il retourne, et c’est la Bretagne. Il y a deux pôles dans la vie de Céline, le parisien et le breton. Le pôle breton est resté un rêve. » Henri Godard: «C’est une Bretagne de l’ordre de l’imaginaire. Il s’est choisi une ascendance bretonne pour l’image qu’il se faisait de la Bretagne, qui était plus de l’ordre du fantasme ». « La Bretagne faisait partie de l’intime pour Céline, chez qui il y a beaucoup de pudeur. Mais elle a vraiment compté. Une bonne partie de sa vie affective est là-bas », conclut Gaël Richard.

UN ÉCRIVAIN MAUDIT

Pourquoi alors la Bretagne n’a-t-elle pas vraiment entretenu la mémoire de Céline, rarement classé parmi les "écrivains bretons" ? Difficile de trouver des indications rappelant son passage dans la région. Une seule plaque, posée à Camaret en 1968 à la demande de son ami Henri Mahé, rappelle la venue régulière de l’écrivain dans le petit port. « Ça vient petit à petit », assure Henri Godard. « Céline, c’est un objet tellement difficile à manier. On a certainement un peu peur de se saisir du personnage, en Bretagne comme ailleurs. » Car Céline, l’écrivain génial, qui réinventait la langue française, l’écrivant comme jamais personne ne l’avait fait, était aussi un antisémite détestable, aux écrits anti-juifs d’une violence terrible. « Les juifs, racialement, sont des monstres », écrit-il dans L’École des cadavres. Impossible, selon Henri Godard, de séparer le génie littéraire de l’écrivain ordurier: « Ça serait trop facile, si on pouvait couper le membre gangrené, mais ce n’est pas le cas. Non pas qu’on puisse les superposer, les identifier l’un à l’autre, mais il y a des liens profonds entre l’écrivain et l’antisémite ». En Bretagne aussi, Céline reste donc un écrivain maudit...

samedi 6 mars 2021

La Bretagne de Louis-Ferdinand Céline de Gaël Richard

«Depuis Jean-Pierre Dauphin et Henri Godard, dont les premiers travaux datent de 1975, aucun historien ne s'était sérieusement intéressé à cet auteur.»

Jean-Paul Louis à propos de La Bretagne de Céline de Gaël Richard    dans Le Télégramme du 4 août 2013

De ses origines familiales à la fin de sa vie, la Bretagne a joué un rôle affectif important pour l'écrivain Louis-Ferdinand Céline (1894-1961). L'éditeur Jean-Paul Louis, évoque l'enquête menée par l'historien Gaël Richard.

Comment Gaël Richard a-t-il abordé le destin breton de Céline ?

J'apprécie sa manière de raisonner, de chercher et de faire parler lettres, préfaces, textes médicaux, archives administratives ou familiales, toutes ces « broutilles » qui peuvent être significatives. Depuis Jean-Pierre Dauphin et Henri Godard, dont les premiers travaux datent de 1975, aucun historien ne s'était sérieusement intéressé à cet auteur. Nous avons fait le choix de la chronologie. Le début est consacré aux origines bretonnes de celui qui, dans une lettre de 1945, avait déclaré « Je ne suis qu'un Breton de Paris ». Il est né à Courbevoie, en 1894, mais son père s'était marié à une dénommée Guillou. Un autre ancêtre est passé par le Morbihan. Gaël Richard ausculte cette filiation bretonne. 

L'année 1918 est un de ces moments de vérité...

Oui, cette année-là, la mission Rockefeller, dont Céline fait partie, a conduit un groupe franco-américain, médecins et non médecins, en Bretagne pour informer sur la tuberculose. Le périple débute en Ille-et-Vilaine. Durant l'été, la mission arpente le Finistère et passe par Douarnenez, Concarneau, Quimper ou, encore, Pont-Croix. En août, elle reste deux semaines à Brest et on a retrouvé tous les lieux des conférences. Le détail de cette mission n'avait jamais été établi de manière aussi complète. 

Rennes est-elle à part ?

Rennes est un point de départ essentiel. Louis Destouches, futur Céline, y rencontre le professeur Athanase Follet, bourgeois rennais qui l'aide à passer ses examens de médecine et dont il épousera la fille, Edith. C'est à Rennes qu'il devient père et écrivain, puisqu'il écrit là ses premiers textes, dont sa thèse sur Semmelweiss. 

Céline à bord d'Enez Glaz de Mahé à Saint-Malo en 1936

Que représentait la Bretagne pour l'auteur ?

Elle symbolise ce que l'on ressent de plus fort au contact de la terre et de la mer. Elle n'a pas d'incidence sur son écriture, mais sur son état d'esprit, oui. À certains moments de la guerre, elle a été un refuge, Saint-Malo notamment. Elle fut aussi une terre d'amitié, avec l'artiste Henri Mahé, de Camaret. Céline est allé en Angleterre, aux États-Unis, en Russie mais, après Paris, il n'a jamais eu une relation aussi constante qu'avec la Bretagne. Un an avant sa mort, il rêvait encore d'y retourner. 

L'ouvrage distingue-t-il Bretagne réelle et Bretagne rêvée ?

Il y a, chez lui, une mythification de la Bretagne, mais la relation qu'il entretient avec la région et ses hommes ne le conduira pas, par exemple, à épouser la cause des mouvements séparatistes. Même si l'on sait que Céline a rencontré des dirigeants du Parti national breton, ce que Gaël Richard détaille, dont Olier Mordrel. Après guerre, il dit volontiers « Je suis Celte ». Sans qu'on sache ce que cela signifie pour lui, car il brouille les pistes. C'est le même qui, à un interlocuteur, déclarait : « Je vois que vous êtes Breton, comme moi, donc pas très malin. » 

Votre livre a-t-il tout dit ?

Non, évidemment. Il n'a pas été possible, par exemple, d'inventorier toutes les archives municipales. De même, du côté de la famille de sa fille Colette - décédée le 9 mai 2011, à Lannilis -, des documents restent inconnus. Mais nous publions beaucoup d'inédits, comme ces lettres à Georges Desse, proche d'Augustin Morvan, ou le fac-similé de son inscription en médecine. 

La Bretagne de Louis-Ferdinand Céline de Gaël Richard, 600 pages, éditions du Lérot (www.editionsdulerot.fr). (ÉPUISÉ)

dimanche 28 février 2021

Avis de grand frais sur la Sec (Société d'études céliniennes) Le Bulletin célinien de février 2021

La Société d’études céliniennes (Sec) 
à la croisée des chemins 

Le Bulletin célinien, n° 437, février 2021
Entretien avec Marc Laudelout 

La SEC existe depuis près d’un demi-siècle. Alors que son actuel président entame son dernier mandat, le moment est venu de tracer un historique et d’établir un bilan suite à l’assemblée générale qui s’est tenue en décembre dernier. Entretien avec l’éditeur du BC qui en a été membre pendant quarante ans et qui a été un peu mêlé aux derniers avatars de cette société d’études. 

François Gibault, président de la Sec devant la tombe de Céline
au cimetière des Longs-Réages à Meudon, le 1er juillet 2011

Quelle est l’origine de la Société d’Études céliniennes ? 

Marc Laudelout : Cela remonte à l’automne 1975 lorsque plusieurs céliniens, provenant d’une dizaine de pays différents, se réunissent au “New College” d’Oxford pour le premier colloque international consacré à Céline. Les communications sont réparties en six tables rondes dirigées par Henri Godard, Albert Chesneau, Philippe Alméras, Colin Nettelbeck, Danielle Racelle-Latin et Merlin Thomas. C’est à l’issue de ce colloque que sera créée la Société d'Études céliniennes sous la forme d’une association régie par la loi de 1901. Au cours de l’été 1976, les statuts seront déposés à la Préfecture de Police et l’objet de la société publié au Journal officiel ¹. 

Marc Laudelout, directeur et animateur du Bulletin célinien par Chard 

Quel était précisément l’objet de cette société d’études ? 

Marc Laudelout : Dans les statuts, il est indiqué que le but de la SEC consiste à «favoriser la diffusion et la connaissance de l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline par la création d’échanges internationaux, d’un bulletin, d’un comité bibliographique et d’une bibliothèque.» 
On reconnaît la “patte” de Jean-Pierre Dauphin, féru de bibliographie et qui allait bientôt créer une bibliothèque Céline à l’Université Paris VII. Lors d’une assemblée générale qui eut lieu trois ans plus tard, la SEC décidera de modifier en partie ses statuts pour préciser qu’elle réunit «en dehors de toutes passions politiques ou partisanes tous ceux qui s’intéressent à l'œuvre de Céline». 

Qui sont les membres fondateurs et que sont-ils à cette époque ? 

Marc Laudelout : Outre Antoine Gallimard (qui n’est pas encore à cette époque le PDG de la maison d’édition), ils sont quatre. Philippe Alméras (46 ans) enseigne aux États-Unis ; après bien des vicissitudes, il a soutenu une thèse de doctorat sur “L’évolution du langage romanesque de Louis-Ferdinand Céline”, à défaut d’une thèse sur l’idéologie, sujet sur lequel il reviendra plus tard mais qu’il a déjà traité dans quelques revues françaises et américaines. Jean-Pierre Dauphin (36 ans), a consacré son mémoire de maîtrise et sa thèse de doctorat (d’université) à Céline. Il dirige une série à lui consacrée aux éditions Minard ; le premier numéro a paru en 1974 sous le titre « Pour une poétique célinienne ». Henri Godard (39 ans) est assistant à l’Université Paris VII et a procuré, cette même année 1974, l’édition de la trilogie allemande dans la Pléiade ; il est le seul à avoir rencontré brièvement Céline lorsqu’il était étudiant mais ça, il ne le révélera que bien plus tard. François Gibault (44 ans), avocat au barreau de Paris, est le conseil de Lucette depuis 1968 et a assuré l’édition de Rigodon l’année suivante. 

Comment se répartissent alors les fonctions au sein de la SEC ?

Marc Laudelout : Philippe Alméras est président, Jean-Pierre Dauphin secrétaire et Henri Godard trésorier. Ils constituent le Bureau. Outre ces trois membres, le Conseil d’administration est composé de François Gibault et d’Antoine Gallimard. 

Que se passe-t-il ensuite ? 

Marc Laudelout : Les actes du colloque d’Oxford (qui est, en fait, avant même la création de la SEC, le premier colloque de la société) sont publiés en janvier 1976, grâce à un célinien australien, Colin Nettelbeck, dans Australian Journal of French Studies ². En juillet, a lieu le deuxième colloque à l’École Normale Supérieure de Paris, sous la direction du tandem Dauphin-Godard. Plusieurs célinistes, qui se feront connaître par la suite, y présentent une communication : outre Godard et Alméras, citons Denise Aebersold, Marie-Christine Bellosta, Nicholas Hewitt et Christine Sautermeister. 

Sous la direction de Dauphin paraît un dossier spécial
dans le 
Magazine littéraire (n° 116, septembre 1976),
le numéro 26 de février 1969 était déjà consacré à Céline...
 

En dehors des colloques de la SEC, cette année 1976 sera-t-elle marquée par d’autres choses sur le plan célinien ? 

Marc Laudelout : Oui, ce sera une année foisonnante : sous la direction de Dauphin paraît un dossier spécial dans le Magazine littéraire (n° 116, septembre 1976, un numéro précédent de la même revue, le 26 de février 1969 était déjà consacré à Céline) et le premier numéro des Cahiers Céline chez Gallimard. Sur la deuxième chaîne de la télévision française, l’émission “Une légende, une vie” est consacrée à Céline. C’est aussi en 1976 que Dauphin publie une anthologie de critiques sur Céline et soutient sa thèse de doctorat (d’État) sur Voyage au bout de la nuit. Elle n’obtiendra pas la mention espérée ; l’auteur se mettra en retrait du monde universitaire en général et de la SEC en particulier, et entamera une carrière professionnelle aux éditions Gallimard. Marie-Christine Bellosta le remplacera comme secrétaire. 

Mais cela ne dissuadera toutefois pas Dauphin de créer, l’année suivante, une “Bibliothèque Céline” à l’Université Paris VII. Elle sera composée, non seulement de livres, mais aussi de dossiers de presse, manuscrits et lettres photocopiés, photographies, etc. 

De tous les célinistes pionniers, Jean-Pierre Dauphin (1940-2013) est aujourd’hui le moins connu... 

Marc Laudelout : Oui, et c’est regrettable car on lui doit beaucoup. Il est l’auteur, avec Pascal Fouché, d’une remarquable bibliographie des écrits de Céline et d’une bibliographie des articles de presse en langue française. Chez Gallimard, il dirigea le service historique et s’est notamment occupé des catalogues, de la presse, des expositions, etc. À ce titre, il était aussi conseiller de la direction. Il a aussi été l’éditeur de plusieurs Cahiers de la Nrf et d’Albums Pléiade, dont il a continué à s’occuper après sa retraite et ce jusqu’à son décès. En 1989, il a cédé le fonds de la Bibliothèque Céline (qu’il avait créée) à l’IMEC (Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine). Lequel ne mentionne même pas son nom sur la page Céline de son site internet ³. 

Sur le plan célinien, l’année 1977 fut-elle aussi féconde ? 

Marc Laudelout : Assurément puisque c’est l’année où Gibault sort le premier volet de sa biographie et Dauphin le premier tome de sa bibliographie des articles sur Céline. Un Album Céline paraît dans le cadre de la “Quinzaine de la Pléiade” et Bernard Pivot consacre son émission “Apostrophes” à Céline. 




Dauphin organise, par ailleurs, une exposition à Lausanne avec la sortie d’un catalogue imprimé comportant un millier de numéros (En fait, 2000 exemplaires numérotés, il sera envoyé aux adhérents au titre des cotisations 1976-77 en attendant la sortie du premier Bulletin, ndlr). 

La SEC était dès lors sur les rails... 

Marc Laudelout : Son activité essentielle consistera à organiser un colloque bisannuel alternativement en France et à l’étranger. Il y en a eu plus d’une vingtaine à ce jour dans de grandes villes européennes (La Haye, Londres, Amsterdam, Prague, Budapest, Milan, Berlin,...). À partir du mitan des années 90, ces colloques ont permis échanges et discussions autour d’un thème préalablement décidé : «Pesanteur et féérie», «La démesure», «Médecine», «La guerre», «Traduction et transposition », «Céline et l’Allemagne», etc. Par ailleurs, Dauphin et Godard éditèrent, à la BLFC de l’Université Paris VII, une série intitulée Textes & documents qui publiera essentiellement des lettres de Céline. Il n’y aura que trois numéros. Une autre série, Tout Céline, verra le jour en 1981 : il s’agit d’un répertoire des livres, manuscrits et lettres de Céline passés en vente. Il aura cinq éditions mais les trois dernières seront publiées par Henri Thyssens. Plus tard ces initiatives éditoriales seront suppléées par la revue L’Année Céline, créée en 1990 par Henri Godard et Jean-Paul Louis. 

Tout se passe donc bien mais l’histoire de la SEC sera émaillée par quelques incidents... 

Marc Laudelout : En effet. Dès 1977, on demanda à Philippe Alméras de céder à André Lwoff sa place de président. François Gibault dira qu’à l’époque, s’intéresser à Céline était encore suspect. (Je crains que cela ne le soit encore davantage aujourd’hui). Le choix de ce président était justifié par le souci de « clouer quelques becs », selon l'expression de Gibault 4. De par ses origines et son prestige (Prix Nobel 1965), Lwoff s’avérait le candidat idéal. Le hic c’est qu’Alméras se fit prier. Suscitant l’agacement de Dauphin, il accepta à la condition d’avoir au préalable un entretien avec Lwoff pour savoir comment celui-ci concevait sa fonction. Lwoff lui assura qu’il était partisan d’encourager la recherche et la liberté d’expression. Mais, dès la première séance, il demanda l’expulsion de Robert Faurisson. Alméras s’insurgea : « Était-ce cela la liberté d’opinion ? Faurisson était Faurisson, avec ses thèses et ses curiosités à lui, il avait adhéré à la Société parmi les premiers, sa candidature avait été reçue et tant qu’il n’utilisait pas l’organisation pour faire avancer sa thèse, il n’y avait rien à lui reprocher, et donc aucun motif pour l’expulser 5. » Et de mettre sa démission dans la balance. En bon juriste, Gibault, estima que rien ne justifiait, en effet, cette radiation. Il est à noter qu’avant la présidence-Lwoff, la SEC avait accueilli dans les Actes de son deuxième colloque, publiés en 1978, des « notes constituant une version rédigée d’interventions orales faites [par Faurisson] en marge des communications du colloque » alors même que lui n’en avait présenté aucune. Cette concession surprit car cette année-là, cet agrégé de lettres s’était déjà fait connaître en publiant sur le scabreux sujet qui ne relevait pas de son domaine de compétence 6. 

Qui furent les présidents suivants ? 

Marc Laudelout : Quelques années plus tard, Lwoff passa la main et le choix se porta sur Gérald Antoine. Ce philologue, ancien recteur d’académie et conseiller de plusieurs ministres de l’Éducation, était un claudélien (auteur d’une biographie, Claudel ou l’enfer du génie) mais Céline l’intéressait également. Il avait été le directeur de thèse d’Albert Chesneau (“La langue sauvage de Louis-Ferdinand Céline”). En 1987, c’est François Gibault qui devint président. Au terme de son mandat actuel, il l’aura donc été pendant trente-six ans. 

Quelques-uns des 22 Actes des colloques de la Sec et des dix numéros d'Études céliniennes parus à ce jour

J’imagine que, lors de ces colloques, il y eut des moments mémorables ? 

Marc Laudelout : Il y eut plusieurs communications de grand intérêt mais celles qui frappèrent le plus l’imagination furent celle de Pierre Lainé qui révéla la correspondance de Céline à Joseph Garcin (précieux apport sur la genèse de l’œuvre célinienne), ainsi que celle d’Alphonse Juilland qui nous fit entendre la voix d’Elizabeth Craig dont il avait retrouvé la trace en Californie. Il y eut aussi les apports biographiques d’Éric Mazet relatifs aux années trente, notamment la galerie de personnages qui gravitaient autour de Henri Mahé. Il faudrait également évoquer les études ésotériques de Denise Aebersold ou celles de Michaël Donley sur les interférences entre écriture célinienne et musique. Je ne puis tout citer ici. D’une manière générale, chaque colloque est assez inégal mais c’est la loi du genre : sur dix communications, quatre ou cinq sont vraiment originales. Ce qui est répétitif, ce sont celles qui instruisent de manière récurrente le procès de Céline sans apporter aucun élément nouveau. 

Ces colloques se déroulèrent sans aucun accroc ? 

Marc Laudelout : Il y eut parfois quelques tensions, notamment lors du colloque de Budapest lorsqu’il fut demandé à un intervenant de modifier son texte jugé non conforme à la doxa 7. Trois membres du CA exigèrent, eux, le retrait pur et simple du texte. Comme l’intéressé refusa de le modifier, il fut tout simplement censuré et sa communication ne parut pas dans les actes du colloque. Ce n’était que le début d’une lente dérive. 

Pouvez-vous expliquer sur ce point ? 

Marc Laudelout : C’est, je crois, assez typique d’un milieu universitaire à la fois conformiste et frileux. Ainsi, lorsqu’un des membres suggéra aux sociétaires de s’atteler à un Dictionnaire Céline, son projet suscita une réaction hostile car l’un des auteurs pressentis pour rédiger une notice était Alain de Benoist. Dans un livre récent sur les nouvelles censures, celui-ci a décrit une situation qui s’applique à lui-même : « Pour discréditer les auteurs aux pensées jugées impures, on se fait désormais une spécialité d’enquêter sur leur biographie, comme si ce qu’ils avaient fait durant leur vie pouvait nous dire quoi que ce soit sur la valeur littéraire de leurs romans ou la valeur de vérité de leurs doctrines. On extrait de leurs ouvrages des citations distantes de trente ans, qu’on présente comme contemporaines et à partir desquelles on extrapole un jugement d’ensemble sur leur œuvre. On s’empare de leurs “péchés de jeunesse”, on fouille leur passé, comme si la vie d’un homme pouvait être ramenée à un épisode de son existence. 8» 

À l’égard de Céline lui-même, ne constate-t-on pas une circonspection excessive ? 

Marc Laudelout : Elle repose sur la hantise d’être suspecté de la moindre complaisance à son égard : « Travailler sur Céline, c’est s’exposer à se voir soupçonné et, souvent, qualifié pour ne pas dire accusé, d’antisémitisme ou de fascisme 9. » Un peu comme si l’on soupçonnait un spécialiste de Sade d’être sujet à des pulsions sadiques. En réalité, le souci de la carrière prudente domine et la moraline règne en maître. Il s’agit de demeurer vigilant et surtout se garder de «céder à la fascination que peuvent susciter Céline et son œuvre 10. » 

Votre bulletin est-il lu dans ce cénacle ? 

Marc Laudelout : Pas vraiment : seuls deux membres du Conseil d’administration de la SEC (qui en compte dix) sont abonnés. Cela me laisse parfaitement indifférent mais c’est révélateur. Nonobstant ses imperfections, le BC est tout de même voué depuis 40 ans à l’écrivain qui constitue leur sujet d’étude. La méconnaissance est avérée : lors d’un colloque organisé à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Céline, un spécialiste, établissant un bilan de la réception critique, mentionne le Bulletin célinien en parlant d’une « revue hebdomadaire » [sic] qui « a pris ce nom en 1988 » [resic] 11. Ailleurs, le BC est décrit comme un mensuel traitant uniquement de l’actualité célinienne alors qu’il publie régulièrement des études ou des textes documentaires. Dans le même ordre d’idées, un chercheur indépendant me disait son étonnement de constater que certains sociétaires ignorent les documents publiés par L’Année Céline. Manque de curiosité 12 ? Ou bien condescendance pour une publication non académique ? Le précédent secrétaire de la SEC avait pris l’habitude de la dénigrer ici et là. Au cours des années, cette revue s’est pourtant affirmée comme le premier outil de référence pour les chercheurs.

Une collection complète (à trois ou quatre numéros près)
de l'incontournable Bulletin célinien de Marc Laudelout

Avez-vous observé d’autres choses du même ordre ? 

Marc Laudelout : Un certain état d’esprit explique sans doute aussi l’absence remarquée des membres du CA lorsque François Gibault réunit, le 1er juillet 2011, quelques céliniens au cimetière de Meudon pour le 50e anniversaire de la mort de l’écrivain. Le président avait pourtant pris la peine d’envoyer une invitation aux sociétaires habitant la région parisienne. Incompatible pour certains avec la distance qu’il importe de maintenir à l’égard d’un aussi mauvais sujet. Henri Godard, peu suspect d’empathie envers Céline, a fait part de son souhait que l’on évacue enfin l’antienne simpliste “écrivain génial et parfait salaud”, « en passe de devenir une entrée de notre dictionnaire contemporain des idées reçues ».13 Cette exécration pousse parfois certains chercheurs à charger la barque. À propos du livre d’une historienne traitant de Céline dans la guerre, l’éditeur de L’Année Céline relève à juste titre son « hostilité constante » pour son sujet, « la volonté dépréciative (déclenchée par celle de se démarquer de l’antisémitisme, mais pas seulement) », «les jugements moraux qui foisonnent », et enfin l’affirmation selon laquelle «Céline n’aurait jamais vécu et écrit que pour “manipuler sa mémoire” » 14. Aversion systémique assez répandue dans ce milieu. À l’inverse, il ne s’agit nullement d’édulcorer la réalité. Céline était racialiste et souhaitait la victoire des forces de l’Axe. Mais, comme le note Émile Brami, « est-il nécessaire de vouloir à toute force le rendre plus noir qu’il ne l’a été ? ». Le président de la SEC, lui, précise opportunément que « Céline n’avait pas voulu l’holocauste et n’en avait pas même été l’involontaire instrument. »15 

Ensuite il y eut le livre obèse de Taguieff & Duraffour qui suscita quelques ondes de choc... 

Marc Laudelout : L’inquiétude gagna en effet plusieurs membres de la SEC car Taguieff anathématisait non seulement Céline mais aussi les céliniens 16. Pour lui, l’équation est simple : «Dans le célinologue perce le célinophile, voire le célinolâtre». Tout célinien est suspect. La paranoïa est telle qu’un sociétaire avouera son soulagement de ne pas être cité dans le livre. 
Y sont en revanche loués les “pieds nickelés de la célinophobie” – je cite un éminent célinien – qui passent des années à étudier l’œuvre d’un individu qu’ils abominent. Cela a été relevé avant moi : « Les célinistes ont mauvaise conscience 17 ». 


Avez-vous tenté de dialoguer avec les auteurs de ce livre ? 

Marc Laudelout : Oui, mais c’est compliqué dans la mesure où, pour eux, les céliniens sont irrécupérables. Annick Duraffour pense qu’ils expulsent instantanément les éléments du réel étrangers au “mythe Céline” qu’ils ont construit et que leur esprit écarte ce qui vient perturber l’organisation mentale préalable. Elle fait référence à ce que la psychologie sociale nomme la “réduction de la dissonance cognitive”. En réalité, des chercheurs comme J.-P. Louis ou Mazet se basent uniquement sur des éléments factuels, se méfient des déductions et amalgames hasardeux et réclament simplement des preuves de ce qui est allégué. « Myopes, infatigables soutiers de la masse documentaire, Taguieff et Duraffour se persuadent que l’accumulation culpabilisante fera figure de Preuve avec un P majuscule », écrira Michel Crépu sur le blog de La Nouvelle Revue Française. 

Quel est cet incident qui marqua le dernier colloque ? 

En fait, il ne se déroula pas pendant le colloque mais avant. Philippe Alméras avait émis l’intention de présenter une communication au colloque consacré au thème « Céline et le politique ». Celui qui fut le premier président de la SEC n’étant plus en règle de cotisation depuis quelques années, la secrétaire exigea « une demande motivée de nouvelle adhésion à la société » [sic], ce qui n’avait jamais été demandé à aucun membre ayant interrompu le paiement de ses cotisations. Mieux : elle réclama dans la foulée le versement rétroactif des cotisations non payées. Le président s’opposa naturellement à ces demandes injustifiées. 

Depuis 2005, la SEC édite sa propre revue, Études céliniennes

Marc Laudelout : C’est une revue de qualité qui constitue un utile complément à L’Année Céline. J’observe seulement qu’elle a publié en 2010 une critique outrageusement vétilleuse de la réédition des lettres à Paraz. Mais lorsqu’Éric Mazet proposa un compte rendu d’un livre consacré à la réception de Bagatelles avant-guerre, l’article fut refusé car jugé trop critique. Il se trouve que ce livre est dû à un membre alors influent de la SEC et directeur de la revue Études céliniennes. Quand cet article parut dans une autre revue 18, deux sociétaires influents incitèrent l’intéressé à intenter un procès à l’auteur alors que rien ne justifiait une telle procédure. Autre exemple d’antilibéralisme : certains membres du comité de lecture se sont récemment opposés à ce qu’une contribution bibliographique (par définition d’une neutralité parfaite) soit signée, son auteur n’étant pas dans leurs bonnes grâces. 

Y a-t-il une différence entre le président de la SEC 
et les membres qui l'entourent ? 

Marc Laudelout : Cela me paraît évident. Issu de l’alliance de plusieurs dynasties bourgeoises, François Gibault se dit anarchiste de droite. En réalité, c’est un libéral. Il n’a pas les œillères qu’ont certains universitaires formatés depuis des années par la bien-pensance. Ainsi a-t-il volontiers participé à plusieurs émissions de Radio-Courtoisie, satellite de la droite de conviction. Il s’est également rendu à des réunions organisées par le BC dont le dîner pour la parution du 400e numéro. Il est aussi venu en juin 2009 aux “Journées céliniennes” organisées dans le Var par mon ami Michels Mouls. Je pourrais multiplier les exemples. Son ouverture d’esprit tient certainement au fait qu’avocat, il a été appelé à fréquenter sans exclusive des confrères de toutes sensibilités. C’est ainsi qu’il fut à la fois l’ami du sulfureux Jacques Vergès et du monarchiste Jean-Marc Varaut. Mais je déplore qu’il soit aujourd’hui soumis à des contraintes auxquelles il ne peut se soustraire. 

Cela demande un mot d’explication... 

Marc Laudelout : En décembre, nonobstant la pandémie, l’assemblée générale de la SEC s’est tenue à Paris. Elle était importante car il s’agissait de reconduire (ou pas) le Conseil d’administration pour une durée de trois ans. Mes amis et moi ne souhaitions pas que la secrétaire soit reconduite dans ses fonctions. Non pas pour des raisons personnelles mais parce que ses multiples obligations professionnelles l’empêchaient d’assumer ce poste correctement. Notre récusation était d’ailleurs partagée par un membre du Bureau, ce qui n’était un secret pour personne et certainement pas pour l’intéressée. Le hic c’est qu’elle ne manifestait aucune velléité de se retirer. Au contraire : sa ferme intention était de demeurer en place avec l’aide d’un secrétaire-adjoint, Pierre-Marie Miroux, qui l’aurait suppléée. Rien de tel n’étant prévu dans les statuts, la situation était bloquée. Il fallait donc éviter qu’il n’y eût aucun candidat face à elle. Les deux sociétaires que j’avais sollicités s’étant défaussés, j’ai fait appel à un célinien de la nouvelle génération, dynamique et entreprenant, en la personne d’Émeric Cian-Grangé, éditeur de deux livres sur le lectorat célinien (préfacés chacun par deux fondateurs de la SEC), animateur d’un réseau célinien actif sur Internet, et directeur d’une nouvelle collection éditoriale consacrée à Céline. Cette maison d’édition étant proche d’Alain de Benoist, cela a suffi – toujours le même sectarisme – pour que des membres du CA menacent, au cas où Cian-Grangé deviendrait secrétaire, de boycotter le prochain colloque et même de démissionner. Comportement qui relève de l’intimidation pure et simple, voire du chantage. À cela s’ajoutait des raisons personnelles, d’autant plus inattendues que l’opposant le plus déterminé à cette éventuelle nomination entretenait jusque là des relations cordiales avec lui. D’autres firent preuve de condescendance pour ce qu’une sociétaire bardée de diplômes nomme les «céliniens d’en bas ». L’enjeu n’était pourtant pas d’avoir un secrétaire ayant beaucoup publié sur Céline mais plutôt quelqu’un d’imaginatif pour réformer une société d’études quelque peu stagnante. Le président, lui, m’assura qu’il n’avait rien contre Cian-Grangé. Mais lorsqu’un autre candidat, plus consensuel, s’est présenté, la donne a subitement changé. Celui-ci était assuré d’être nommé car c’est le conseil d’administration qui désigne le secrétaire et non l’assemblée générale. Au moins aurait-on pu tolérer que Cian-Grangé accédât au CA. Pour ces irréductibles, il n’en était pas question. 

Que s’était-il passé pour que ce nouveau candidat au poste de secrétaire 
se déclare ? 

Marc Laudelout : Quelques jours avant l’assemblée, la secrétaire a finalement décidé de ne pas se représenter en souhaitant que le candidat en question, P.-M. Miroux, lui succède. C’était précisément l’un de ceux que j’avais vainement sollicité à l’automne 2019. Mais dès lors que la secrétaire ne daignait s’effacer que quelques jours avant l’assemblée générale, mes amis et moi n’avons pas voulu demander à Cian-Grangé de retirer sa candidature car celle-ci avait suscité un rejet aussi injustifié que brutal. Nous avons même renchéri en présentant deux candidats complémentaires au CA. Par loyauté envers le président, nous avons tenu à l’informer de notre démarche alors qu’il nous aurait été loisible de garder la confidentialité et, comme c’eût été licite, d’attendre le jour de l’assemblée pour produire les délégations de vote des membres que nous avions gagnés à notre action. Raison pour laquelle assimiler celle-ci à un putsch ou un coup de force est grotesque. Goguenard, un sociétaire m’a dit qu’il me recommandait, pour la prochaine fois, la lecture de Technique du coup d’État de Malaparte. C’était ne rien comprendre notre démarche : il s’agissait pour nous de jouer le jeu normal des assemblées, c’est-à-dire d’obtenir en toute légitimité une majorité de voix afin de peser. Nous estimons, en effet, anormal que les membres du CA soient inamovibles : ils n’en sortent que s’ils décident eux-mêmes d’en sortir. Ce qui fait cruellement défaut, c’est une culture des règles du monde associatif. Aussi avons-nous demandé aux amis, qui partagent notre désir de vitaliser la SEC, de nous rejoindre pour faire bouger les choses. Il s’agissait d’engranger le plus de voix possibles afin d’avoir une influence, même réduite, au sein du conseil d’administration. Étant entendu que nous avons tenu à ne solliciter que des céliniens patentés. 

Est-ce un bouleversement que vous souhaitiez ? 

Marc Laudelout : Nullement. Nous étions pour le maintien du président et du trésorier à leur poste respectif, ainsi que pour le remplacement d’une administratrice démissionnaire par Véronique Robert, selon le souhait de François Gibault. Ce choix se justifie par le fait qu’elle est désormais, à parts égales avec lui, légataire universelle de Lucette et co-titulaire des droits sur l’œuvre de Céline. Je prédis d’ailleurs qu’elle succédera à Gibault en 2024. En fait, notre ambition était modeste : le remplacement d’au moins trois membres du CA, que nous estimons défaillants, par trois autres personnes animées par la seule volonté de dynamiser (et non dynamiter !) la SEC de l’intérieur. 

Une occasion a donc été ratée ? 

Marc Laudelout : Je le regrette... Si François Gibault avait attendu le jour de l’assemblée générale pour informer les sociétaires des “pouvoirs” que nous avions tenu à lui faire adresser directement, une majorité, qui ne lui était pas hostile, aurait à la fois permis d’écarter des éléments inertes (ou problématiques) et de les remplacer par d’autres résolus à améliorer les choses, notamment quant au fonctionnement interne de la SEC. Cela n’aurait posé aucun problème majeur car le nouveau secrétaire aurait, je le répète, de toute façon été celui souhaité par le CA puisque deux ou trois nouveaux administrateurs sur dix n’auraient pas changé la donne. Le risque est que désormais la SEC continue à vivoter. J’espère me tromper. 

Qu’est-ce qui ne fonctionne pas bien, selon vous, au sein de la SEC ? 

Marc Laudelout : Le paradoxe est que des membres du CA font exactement le même constat que nous : ce sont presque toujours les mêmes noms qui apparaissent, soit pour les publications, soit comme intervenants lors des colloques. L’un des fondateurs a même ironisé sur ce qu’il compare à un manège de petits chevaux de bois car ce sont les mêmes qui reviennent tout le temps. De l’aveu même de plusieurs sociétaires, certaines communications sont d’un faible niveau, ne correspondant pas à ce qu’on peut attendre d’une société d’études. Lors du dernier colloque, on a eu droit à un portrait croisé de Céline et de Coluche ! Un membre influent avertit que, si la SEC s’avère incapable de s’ouvrir à de nouveaux arrivants, elle risque la sclérose. Un autre confirme qu’elle pourrait mourir à petit feu à cause de son repli sur elle-même. En 45 ans, outre les actes des colloques, la SEC a publié six livres. C’est peu. Et la majorité d’entre eux sont signés de membres, passés ou présents, du CA. Il y aurait pourtant bien des études stimulantes de la nouvelle génération de célinistes à éditer. 

Vous pensez à qui, par exemple ? 

Marc Laudelout : Je songe à Bianca Romaniuc-Boularand, auteur de remarquables études sur la poésie stylistique de Voyage, mais il y en a d’autres. C’est regrettable car ces chercheurs doivent parfois financer eux-mêmes l’édition de leurs livres. Dans le passé, ce fut le cas d’Anne Henry (†), auteur d’un brillant essai sur Céline passé inaperçu. 

Quels sont les autres aspects négatifs que vous avez constatés ? 

Marc Laudelout : On ne compte plus les célinistes de renom qui ont quitté la SEC ou qui n’ont jamais souhaité l’intégrer. C’est significatif. Dans un article qui suscita quelques remous, David Alliot évoquait « un entre-soi d’individus “sûrs” qui se veulent idéologiquement irréprochables (...), une coterie de personnages – toujours les mêmes – qui s’auto-congratulent, s’auto-publient, s’auto-critiquent, s’auto-satisfassent, et s’auto-invitent dans les colloques... » 19 Jugement excessif ? Il recouvre en tout cas une part de la réalité. Pour ne citer qu’un exemple, un membre du CA reconnaît qu’à la SEC, le simple fait de se revendiquer de droite est suspect. Comment expliquer enfin qu’une société littéraire vouée à un écrivain aussi important n’ait qu’une quarantaine de membres en règle de cotisation ? (Ce chiffre a gonflé de manière artificielle en décembre dernier). 

Le moins que l’on puisse dire est que votre initiative n’a pas rencontré le succès espéré ? 

Marc Laudelout : En effet. On assista à une mobilisation sans précédent. Pour la justifier, certains esprits complotistes évoquèrent une entreprise subversive visant à infiltrer la SEC d’individus animés par un dessein politique ! Cette mobilisation se traduisit par un courriel diffamatoire d’un membre du CA à mon égard 20 et par des pressions visant à faire modifier les délégations de vote. On assista surtout à une campagne orchestrée pour récolter le maximum de “pouvoirs”, c’est-à-dire des délégations de votes émanant de personnes qui ne comptaient pas venir à l’assemblée générale. Alors que nous avions rassemblé en toute transparence une vingtaine de procurations, le groupe partisan du rejet de Cian-Grangé en apporta le jour de l’AG plus d’une soixantaine ! La situation sanitaire n’explique pas tout : certains, qui disposaient les années précédentes d’un ou deux “pouvoirs”, en apportèrent cette fois une dizaine, parfois même une vingtaine à eux seuls. Plusieurs de ces “pouvoirs” émanaient de personnes réputées dans leur milieu professionnel mais ne s’intéressant guère à Céline et n’ayant en tout cas jamais appartenu à la SEC. Étaient-elles toutes en règle de cotisation ? Le cas échéant, avaient-elles payé elles-mêmes leur cotisation ? Juste avant l’assemblée générale, le président convoqua quelques sociétaires pour compter avec lui les “pouvoirs” : les jeux étaient faits. Et la manière de procéder pour le moins cavalière, certains de ces nouveaux membres n’ayant adhéré que parce qu’on leur avait demandé de le faire. Il est douteux qu’ils renouvellent leur adhésion cette année. 

Quelle perspective pour l’avenir ? 

Marc Laudelout : Le président préside, prend les grandes décisions et représente la société à l’extérieur, mission dont il s’est acquitté pendant plus de trois décennies. Il avait, par ailleurs, réussi à observer jusqu’ici une parfaite neutralité, s’efforçant d’avoir de bonnes relations avec les uns et les autres 21. Mais la cheville ouvrière de la SEC, c’est le secrétaire. Le nouveau sera donc Miroux, céliniste incontesté et sourcilleux quant à l’observance du “politiquement correct”. Sera-t-il l’élément moteur que nous appelions de nos vœux ? Comme membre du CA depuis plusieurs années, il n’a pas fait preuve d’un grand esprit d’initiative. Mais pas plus, il faut le dire, que les autres administrateurs. En fait, il faudrait sortir les colloques du ronron habituel et, pour cela, connaître et prendre contact avec de jeunes universitaires travaillant sur Céline, solliciter des textes pour la revue Études céliniennes, créer une dynamique qui amènerait à la société ceux (scientifiques ou amateurs) qui devraient naturellement la rejoindre. Et que dire du site internet tombé en déshérence qui ne joue dès lors pas le rôle attractif qui devrait être le sien 22 ? Le comité de lecture de la revue fonctionne de manière aléatoire. Il serait également utile d’établir une liste des membres à jour de cotisation ; celle qu’ils ont récemment reçue par courrier électronique ne l’est pas. Une meilleure communication serait souhaitable d’autant qu’Internet la favoriserait. À titre d’exemple, certains (j’en fais partie) ont reçu seulement à la mi-février le procès-verbal de la dernière assemblée que d’autres ont reçu en décembre par voie postale. Il faudrait aussi diffuser les publications de la SEC qui trouveraient des amateurs si l’on s’en donnait la peine 23. Il faudrait surtout que les membres du Conseil d’administration jouent un rôle actif, conformément aux statuts. Mais qui se soucie des statuts ? Depuis plusieurs années, ce ne sont que des pions qui avalisent les décisions du Bureau et dont la fonction est purement honorifique. Un membre du CA admet qu’il s’agit d’un hochet ! Bref, bien des choses seraient à entreprendre afin que, selon notre vœu initial, le dernier mandat de François Gibault soit celui de la rénovation. Cela sera sans nous, mes amis et moi ayant été passablement échaudés, voire écœurés, par de peu orthodoxes manœuvres en coulisses. Certains ont d’ailleurs indiqué au président qu’ils se retiraient de la SEC. Dernier point : lors de cette assemblée générale, la secrétaire sortante (mais reconduite au CA alors même qu’elle y est contestée) a déclaré qu’elle occupera désormais « les fonctions officieuses [sic] de secrétaire-adjointe ». Or elle n’a reçu aucun mandat pour cela. Il appartient désormais au nouveau secrétaire d’engager les réformes nécessaires. Au moins notre initiative aura-t-elle peut-être servi d’aiguillon...

Propos recueillis par Sophie CHARLIER 
 



1. « Associations (75 — Paris) », ‭Journal officiel de la République française‬, n° 197, 23-24 
août 1976, p. 5087‭b‬. La modification partielle des statuts fut consignée en février 1981 mais 
ne fit pas l’objet d’une parution au ‭Journal officiel‬. 
2. ‭Australian Journal of French Studies‭ [Clayton (Victoria), vol. XIII, n° 1-2, 1976. 
‬‬
3. À sa mort, le ‭Bulletin célinien‬ lui a consacré un numéro spécial (n° 352, mai 2013), avec 
des ‭ ‬textes ‭ ‬de ‭ ‬Philippe ‭ ‬Alméras, ‭ ‬Henri ‭ ‬Godard, ‭ ‬Christine ‭ ‬Sautermeister, ‭ ‬Éric ‭ ‬Mazet, ‭ ‬Marc 
Laudelout et Jean-Paul Louis. Celui-ci rappelait que Dauphin « n’a jamais joint publiquement 
sa voix à celles qui, hier comme aujourd’hui, prétendent faire régner leur ordre moral dans 
les études céliniennes, ses travaux étant, comme il se doit impeccables de neutralité ». 

4. François Gibault, ‭Libera me‬, Gallimard, 2014, p. 231. 

5. Philippe Alméras, ‭Voyager avec Céline‭, Dualpha, 2003, pp. 166-167. 
‬‬
6. À noter qu’après sa mort, un recueil de ses textes sur le sujet, ‭Écrits céliniens‬, est paru 
aux éditions Akribeia (2019), avec, entre autres, les articles qu’il signa dans ‭Les Nouvelles ‬
littéraires‭, de 1973 à 1978. C’est cette année-là qu’il se fit connaître au grand public grâce au ‬
quotidien ‭Le Monde ‬qui publia, dans une tribune libre, un article de lui, « Le problème des 
chambres à gaz », ‭ ‬auquel répondirent,  dès l’édition ‭ ‬suivante, ‭ ‬Olga Wormser-Migot ‭ ‬et 
Georges Wellers. Pour l’anecdote, signalons que cette initiative inspira le BC qui, trois ans 
plus tard, publia, également dans le cadre d’une tribune libre, un article du même Faurisson, 
« Céline devant ‭ ‬le mensonge ‭ ‬du siècle », ‭ ‬ce qui est parfois rappelé ‭ ‬40 ans après. ‭ ‬Le fait 
qu’Annie Montaut (auteur d’une thèse de doctorat en sémio-stylistique littéraire sur Céline) 
lui apporta la réplique dans le numéro suivant est, en revanche, toujours passé sous silence. 

7. ‭ ‬Alain ‭ ‬Vergneault, ‭ ‬« ‭ Féerie‬ ‭ ‬sur ‭ ‬ordonnance ‭ ‬», ‭ ‬15 ‭ ‬pages ‭ ‬(inédit). ‭ ‬Le ‭ ‬passage ‭ ‬contesté 
concerne ‭ ‬les bombardements alliés sur ‭ ‬les populations ‭ ‬civiles ‭ ‬en Allemagne, ‭ ‬en ‭ ‬1944-45. 
Voir ‭ ‬le procès-verbal ‭ ‬du ‭ ‬Conseil ‭ ‬d’administration ‭ ‬qui se ‭ ‬tint ‭ ‬le 23 ‭ ‬novembre 2004 ‭ ‬et le 
procès-verbal de l’assemblée générale du 9 juillet 2005. À rapprocher de ce constat fait par 
le premier président de la SEC : « Aucun [lecteur de Céline, ‭ndlr‬] ne remet en question les 
fondements ‭ ‬et les ‭ ‬règles de ‭ ‬notre ‭ ‬histoire ‭ ‬depuis la ‭ ‬guerre ‭ ‬(…) ‭ ‬et quand ‭ ‬ils ‭ ‬se ‭ ‬sont 
constitués en société d’études, les céliniens s’étaient auto-disciplinés de la même manière 
pour intégrer l’esprit des temps nouveaux » (Philippe Alméras, préface à Émeric Cian-
Grangé ‭ ‬[éd.], ‭D’un lecteur l’autre. Louis-Ferdinand ‭ ‬Céline à ‭ ‬travers ses lectures‭, Krisis, ‬‬
2019). 

8. ‭ ‬Alain de ‭ ‬Benoist, ‭La ‭ ‬chape ‭ ‬de plomb ‭ ‬(Une ‭ ‬déconstruction ‭ ‬des nouvelles censures)‭, ‭ ‬La ‬‬
Nouvelle Librairie Éditions, coll. “Dans l’arène”, 2020. 
Rappelons qu’Alain de Benoist est l’auteur d’un livre sur ‭Céline et l’Allemagne, 1933-1945‬ 
(1996) ainsi que d’une ‭Bibliographie internationale de l’œuvre de Céline‭ (2015). L’honnêteté ‬‬
oblige à dire que tous les sociétaires ne font pas preuve du même sectarisme à son égard : 
en ‭ ‬juillet ‭ ‬2008, ‭ ‬François ‭ ‬Gibault ‭ ‬participa ‭ ‬à ‭ ‬une ‭ ‬émission ‭ ‬radiophonique ‭ ‬sur ‭ ‬Céline ‭ ‬avec 
entre autres Alain de Benoist, et, en mars 2006, Henri Godard et lui ont participé et dialogué 
au colloque ‭ ‬“L’actualité ‭ ‬de l’antimodernité. ‭ ‬De Céline ‬aux expressions ‭ ‬artistico-littéraires 
contemporaines” qui se tint à l’Université de Catane, en Sicile. 

9. ‭ ‬Isabelle ‭ ‬Blondiaux, ‭ ‬« ‭ ‬Pourquoi ‭ ‬lire ‭ ‬Céline ‭ ‬? ‭ ‬» ‭ ‬in ‭ Céline ‭ ‬et ‭ ‬l’Allemagne ‭ ‬(Actes ‭ ‬du ‭ ‬19e ‭ ‬colloque ‭ ‬international ‭ ‬Louis-Ferdinand ‭ ‬Céline)‭, ‭ ‬Société ‭ ‬d’études ‬céliniennes, ‬
2013, pp. 53-72. 

10.‭ Ibidem‬. On doute que tous les lecteurs de Céline se retrouvent dans cet épanchement : « 
Lire Céline m’impose un travail de deuil, qui est renoncement à l’adhésion totale au récit et à 
l’identification aux personnages par quoi se définit la lecture naïve, et qui vaut perte du culte 
de l’auteur, à comprendre comme l’obligation morale faite au lecteur d’analyser son transfert 
à celui qu’il lit ». 

11. Régis ‭ ‬Tettamanzi, « Bilans critiques » in ‭ ‬Philippe Roussin, ‬Alain Schaffner & Régis 
Tettamanzi, ‭Céline à l’épreuve (Réceptions, critiques, infuences)‭,‬ ‭Honoré Champion, 2016., ‬‬
pp. 13-25. 

12. Anecdote : au colloque de Toulouse, feu le professeur émérite Alphonse Juilland (Université de Stanford) avait apporté les quatre volumes de sa magistrale étude sur les verbes de Céline. À son grand dam, les sociétaires ne marquèrent aucun intérêt. 
13. Henri Godard, « Les enjeux d’une biographie » in Céline à l’épreuve, op. cit., pp. 35-39. 
14. Jean-Paul Louis, « Bibliographie critique [Odile Roynette, Un long tourment. Louis-Ferdinand Céline entre deux guerres (1914-1945)] in L’Année Céline 2015, Du Lérot, 2016, pp. 187-190. 
15. François Gibault, préface à Louis-Ferdinand Céline, Lettres de prison à Lucette Destouches et à Maître Mikkelsen, 1945-1947, Gallimard, 1998. 
16. Annick Duraffour & Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le Juif : légende littéraire et vérité historique, Fayard, 2016. Émile Brami apporta à cet ouvrage une réplique magistrale dans la revue de la SEC (Études céliniennes, n° 10, hiver 2017). Voir aussi Éric Mazet, « Manipulations », L’Année Céline 2017, et Marc Laudelout, « Feu sur Céline et les céliniens », Le Bulletin célinien, n° 394, mars 2017. 
17. Christine Sautermeister, « Les études céliniennes », Études céliniennes, n° 8, printemps 1983, pp. 13-24. Cet auteur donne 1977 comme année de fondation de la SEC mais c’est bien en juillet 1976 qu’elle fut créée. 
18. Éric Mazet, « Haro sur Céline », Spécial Céline, n° 9, mai-juin-juillet 2013, pp. 18-42. Extrait de cet article très documenté : « Dans sa présentation de cette anthologie de soixante-deux articles (…), André Derval, ne tenant aucun compte de la complexité de l’époque, avance des jugements, non sous l’angle littéraire mais sur le plan historique ou politique, qui nous semblent aller du suspicieux au tendancieux, pratiquant souvent la paralogique, et s’appuyant sur des ouvrages dont la probité historique est discutée par des historiens qui font autorité. » 
19. David Alliot, « Foudres et flèches... », Spécial Céline, n° 9, op. cit., pp. 9-17. 
20. Courriel qui relevait tout autant du procès d’intention ne reposant sur rien de tangible : l’auteur entendait dénoncer un prétendu complot visant à infiltrer au sein de la SEC des propagandistes extrémistes. Affirmation en outre offensante pour les céliniens qui ont soutenu notre initiative. Il n’est pas impossible que d’autres sociétaires aient été abusés par des informations fautives et tendancieuses concernant le BC sur Internet. L’erreur étant de prendre pour argent comptant tout ce qu’on peut y lire.
 21. « Bien avec tout le monde, je tempère, je modère, je temporise, je mets de l’eau dans le vin, je rassure et je concilie, sans juger ni condamner personne, mais je n’en pense pas moins. » François Gibault, Libera me (Suite et fin), Gallimard, 2015.
22. Une bonne nouvelle : la refonte du site internet de la SEC a été confiée à Christian Mouquet qui a fait ses preuves en réalisant un site internet (“Archives Louis-Ferdinand Céline”) ainsi que des hors-série de qualité pour un quotidien de la droite nationale. 
23. Pendant des années, le Bulletin célinien a contribué de manière substantielle aux recettes de la SEC en diffusant ses publications, comme en témoigne, par exemple, le procès-verbal de l’assemblée générale du 7 septembre 2019.




dimanche 21 février 2021

Céline enluminé par Éric Mazet dans Magazine Littéraire 505 de février 2011

Céline enluminé par Éric Mazet

Magazine Littéraire n° 505 février 2011 repris dans Lire Les Collections n°9 en 2021

Amateur de peinture, ami de peintres, l’écrivain souhaite voir, dès ses débuts, ses textes illustrés. De nombreux artistes s’y essaieront avant et après sa mort, dans des cadres très divers.

En 1942, aux côtés de son ami, le peintre Gen Paul, qui illustra Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit: « J’avoue que Gen Paul avec ses cartons me fait grand plaisir.[…] Je m’y retrouve tout immonde et sans dégoût. »

Auprès de ses amis peintres, Céline a toujours proclamé qu’il n’y connaissait rien en peinture. Pourtant, la pianiste Lucienne Delforge se souvenait de ses commentaires pertinents lors d’une exposition d’œuvres flamandes. Modestie devant une autre expression que la sienne ? Certainement pas ignorance. Louis Destouches eut pour témoin à son premier mariage, à Londres, Edouard Benedictus (1878-1930), professeur aux Arts décoratifs. La deuxième femme de l’écrivain, Édith Follet (1899-1990), illustra des œuvres classiques. Elle enrichit aussi, vers 1924, L’Histoire du petit Mouck, conte que Céline avait imaginé pour sa fille, Colette (1). En 1932, auprès de journalistes, Céline cite, parmi ses maîtres en délire, Bosch, Bruegel, Goya et Le Greco. En 1937, dans Bagatelles pour un massacre, il dit son admiration pour trois peintres, Vlaminck, Gen Paul et Henri Mahé. Dès la publication de Voyage au bout de la nuit, Céline demande à Robert Denoël de préparer une édition de luxe avec des illustrations. 

Illustration d’Éliane Bonabel pour La Naissance d’une fée (1936),
l’un des ballets écrits par Céline

Mais le premier illustrateur de Voyage fut, à la demande de Céline, une jeune fille de 12 ans. Fille adoptive d’un vieil ami de Clichy, Éliane Bonabel (1920-2000), que la lecture du roman n’avait pas choquée, réalisait pour son médecin une vingtaine de planches, nalves et réalistes, qui annonçaient un certain talent (2). Par crainte d’un scandale, Denoël refusa ce travail. Éliane Bonabel illustrera plus tard de treize dessins à la plume Ballets sans musique, sans personne, sans rien (3). Mais ses illustrations de Scandale aux abysses et de La Naissance d’une fée, réalisées du vivant de Céline, attendent encore un éditeur.
Céline se tourne alors pour son édition de luxe vers un ami. Henri Mahé (1907-1975), à 20 ans, avait déjà illustré un roman d’André Doderet, grand ami de Giraudoux. Breton maniant l’argot de la Mouff’, lancé comme peintre dans le grand monde, il brossait en 1930 des fresques dans une maison close. 

Molly et Bardamu, dans le Voyage, vus par Henri Mahé en 1933

Alors que le peintre réalise des peintures au cinéma Rex, Céline le pousse à illustrer son roman: «Si tu pouvais faire dans le sinistre, il y a l’édition de luxe du Voyage qui reste à prendre.» Mahé travailla sur une douzaine de planches. Trop sinistres, elles n’eurent pas l’heur de plaire à Denoël qui aurait préféré un artiste célèbre comme Dunoyer de Segonzac. Le travail n’aura pas de suite. En 1949, Céline recommandera encore Mahé auprès d’un mécène, Paul Marteau, comme un « admirable ami et admirable peintre », « français, breton et parisien ». Henri Mahé tirera une lithographie - «New York, ville debout» pour L’Herne en 1963, mais ses illustrations de Voyage sont restées inédites. 

Trésor unique

Deux autres artistes, en 1933, sont fascinés par l’ouvrage, mais leur travail n’a porté que sur un seul exemplaire. Victorin Truchet, de la mouvance «populiste», orne quarante pages au crayon gras sur un alfa de Voyage, pour une amie d’enfance de Louis Destouches (4). Connu pour avoir illustré Les Fleurs du mal, Carlo Farneti (1892-1961) dessine cent-cinq figures en marge dans un exemplaire destiné à René Arnold, patron du docteur Destouches aux laboratoires Cantin. On peut imaginer les collectionneurs jaloux de leur trésor unique. 

« Si tu pouvais faire dans le sinistre, il y a l’édition de luxe du Voyage qui reste à prendre. » Céline au peintre Henri Mahé

C’est dans une publication populaire, chez Ferenczi, en 1934, que paraît une édition illustrée du Voyage, tirée à 40 000 exemplaires. Issu des Arts décoratifs de Paris, Clément Serveau (1886-1972) a choisi la taille douce pour accompagner le texte avec douze bois gravés. S’attachant plus à la symbolique du texte qu’à son génie comique, ses images sont assez statiques, mais d’un bel effet sombre et profond. On ne connaît pas la réaction de Céline, qui rêvait d’une édition de luxe. En 1934, Céline rencontre une des grandes figures de Montmartre. Enfant de la Butte, mutilé de 1914, argotier à la Bruant, Gen Paul s’inspirait du flamenco pour faire vibrer sa peinture. Le projet de faire illustrer Voyage par Gen Paul est annoncé en 1935, mais Denoël ne trouve pas assez de souscripteurs. En 1937, Céline rédige un texte à la louange de son ami pour dire que sa peinture était «fluide et mouvante» - comme une danseuse -, et « non massive ou criarde » comme la peinture moderne. Dans le travail nerveux et rapide de Gen Paul, l’écrivain retrouvait son propre génie lyrique et moqueur, qui caractérisait à ses yeux l’art « celte et français ». En 1942, sur le papier gris des éditions de l’Occupation (mais il y eut des exemplaires sur grand papier), paraissent chez Denoël Voyage au bout de la nuit avec quinze dessins et Mort à crédit avec seize dessins, réalisés à la plume et rehaussés à l’encre de chine. Dans une préface restée longtemps inédite, Céline écrivait: « J’avoue que Gen Paul avec ses cartons me fait grand plaisir. [ ... ] Je m’y retrouve tout immonde et sans dégoût. » Dans les courbes et le staccato du peintre, le lecteur ressent la dynamique de la musique célinienne. 

Projet pour illustrer Voyage au bout de la nuit par Roger Wild

Du vivant de l’auteur, ses deux œuvres maîtresses ne connaîtront pas d’autres illustrations. Une fantaisie, Scandale aux abysses, rédigée en 1943, est proposée à quatre artistes. D’abord Henri Mahé, qui présente une couverture à Denoël, sans succès, puis Éliane Bonabel, qui fournit un travail important, encore inédit. 
Pressenti par Denoël, Roger Wild (1894-1987), « montparno» connu pour ses portraits de célébrités, réalise dix-sept eaux-fortes, mises à la composition en 1944, mais qui restèrent sur le marbre à la libération. On ne connaît que quelques planches de ce travail, décevant pour Céline, qui jugeait les arabesques d’un style trop précieux. Scandale aux abysses ne sera publié qu’en 1950, illustré par son éditeur, Pierre Monnier (1911-2006), sous le nom de Pierre-Marie Renet, aux éditions Frédéric Chambriand. Dessinateur humoristique, Monnier réalise quarante et un dessins à la plume, avec quelques planches en couleurs. Céline apprécia leur fraîcheur naïve et fit envoyer l’ouvrage à tous ses amis. Mais Scandale mit trente ans avant d’être épuisé.

Dubuffet éconduit

De retour en France, repris par Gallimard, Céline espéra voir ses œuvres illustrées de nouveau. Dubuffet (1901-1985) le vénérait, possédait tous ses livres et lui servait de chauffeur. Mais Céline, lui, ne voyait en Dubuffet que « le grand libérateur des opprimés de l’école maternelle ». 


Une toile de Dubuffet, intitulée Mur avec passant, servira pourtant en 1972 de couverture à l’édition en Folio de Voyage


En 1952, Bernard Buffet, tenté d’illustrer Voyage, rend visite au maudit, mais le projet n’a pas de suite. En 1954, Céline avance le nom d’Utrillo à Gallimard pour illustrer Voyage et voit Gus Bofa tout indiqué pour Normance, mais l’éditeur ne juge pas l’opération rentable. Le succès du livre de poche l’emporte dans les projets éditoriaux. Du vivant de l’écrivain, entre 1956 et 1961, Lucien Fontanarosa compose, sans les signer, les couvertures de Voyage, de Mort à crédit et de D’un château l’autre pour l’édition en poche.

Céline mort, et son œuvre redécouverte, des éditions d’art se risquent à le publier dans des collections illustrées, et font appel à de jeunes artistes. Claude Bogratchew (1936), qui avait travaillé sur Poe, est engagé par les éditions Balland pour illustrer cinq volumes publiés entre 1966 et 1969, rassemblant les œuvres complètes de Céline à l’exception des pamphlets. L’artiste composa soixante-dix-neuf illustrations à raison de seize planches par volume, dont la facture expressionniste privilégiait l’aspect sinistre ou délirant de l’œuvre. Entre 1978 et 1980, les éditions des Heures claires reprennent seulement Voyage au bout de la nuit et choisissent Marc Dautry (1930-2008), graveur vivant à Montauban, pour exécuter soixante-trois illustrations, soit vingt et une lithographies en couleurs pour chacun des trois tomes, tirées sur sa propre presse. La facture est réaliste et classique, d’une technique assurée, mais laisse peu de place à l’imagination du lecteur.



La Médecine chez Ford, illustration de Claude Bogratchew 
pour Voyage au bout de la nuit

Raymond Moretti (1931-2005), qui a réalisé les couvertures du Magazine Littéraire après 1977, est engagé par les éditions du Club de l’Honnête Homme pour illustrer en hors-texte et en couleurs les neuf tomes des œuvres complètes publiées entre 1981 et 1983. Chaque tome comporte huit lithographies aux couleurs riches et aux motifs énergiques, pour une publication plus populaire que bibliophilique. Dans une tout autre économie, la librairie Nicaise confia en 1987 au sculpteur Thomas Gosebruch (1951) l’exécution de douze gravures sur cuivre pour illustrer une Version initiale du premier chapitre de Voyage au bout de la nuit - illustrations de qualité qui étaient réservées, par un tirage restreint, aux bibliophiles et aux chercheurs.

Cela fit l’effet d’une bombe en 1988 chez les jeunes céliniens, quand les éditions Futuropolis, associées à Gallimard, annoncèrent que Jacques Tardi (1946), ancien dessinateur au journal Pilote, passionné par la guerre de 1914-1918, allait illustrer Voyage au bout de la nuit (1988), Casse-pipe (1989) et Mort à crédit (1991). Céline allait pénétrer dans les bibliothèques des lycées. La réussite commerciale fut totale. Tardi s’était livré à un travail colossal de documentation et de mise en pages in et hors-texte. Sa maîtrise du noir et blanc, son dessin expressif, son jeu subtil des contrastes et des dégradés, entraînèrent les louanges de toute la critique. D’aucuns lui reprochèrent sa lecture pessimiste et réaliste aux dépens de la drôlerie et du lyrisme, mais Tardi est devenu l’illustrateur «officiel» des rééditions de Céline en livre de poche, et il semble que la réussite de ses illustrations ait depuis découragé de nouveaux éditeurs ou artistes. La relève est à prendre.                                        Éric Mazet

(1) Histoire du petit Mouck, L.-F. Céline, éd. du Rocher, 1997.
(2) Illustrations pour Voyage au bout de la nuit, Eliane Bonabel, éd. de La Pince à linge, 1998.
(3) Ballets sans musique, sans personne, sans rien, L.-F. Céline, éd. Gallimard, 1959.
(4) Une seule illustration a pu être reproduite dans L’Année Céline 1991.