mardi 19 octobre 2021

Un texte de Dubuffet sur Céline dans La Quinzaine littéraire n°37 du 15 au 31 octobre 1967 : Dubuffet : Céline pilote

Dubuffet : Céline pilote
La Quinzaine littéraire n°37 du 15 au 31 octobre 1967

Un texte de Dubuffet sur Céline

1967 aura été une année Dubuffet. L’inventeur de l’Art Brut publie une œuvre littéraire qui, par son intelligence et la verdeur sophistiquée dans son style, le consacre comme un des grands écrivains de notre temps. Le contempteur des arts culturels fait une donation extraordinaire à un musée, véritable carte de son parcours de voyant, (il est vrai que le musée des Arts Décoratifs n’est pas comme les autres, mais ouvert sur la vie, (’aventure). Et comme chacun s’enchante de pouvoir maintenant, en permanence, venir se laisser prendre au piège des Sols et Terrains, aux sortilèges de Matériologie, et cheminer parmi les assemblages, le voyage s’achève sur le traumatisme de l’Hourloupe.
À nous d’apprendre à nous retrouver parmi ces réseaux éclatants et à en découvrir raisons et déraisons. Dubuffet est déjà au-delà. Le texte ci-après figurera dans Prospectus et écrits suivants II, à paraître aux éditions Gallimard.


« Si conséquente, si prévisible qu’elle soit dans le climat des milieux littéraires et journalistiques, la façon révoltante dont a été traité Céline par l’intelligentsia française est un des faits les plus désolants auxquels j’ai assisté. Je tiens Céline pour un génial inventeur, un poète (mais ce terme si galvaudé, de poète, le définit bien faiblement) d’ampleur considérable, pas seulement à mes yeux le plus important de notre temps mais des plusieurs qui forment les temps modernes, une des plus grandes charnières de l’histoire de l’écrire. Que ce ne soit pas apparu d’emblée aux intellectuels contemporains, pas tout au moins de manière suffisante pour imposer silence à leurs ressentiments et mauvaises chicanes, qu’ils aient fait bloc avec un si parfait ensemble pour dénigrer cette création monumentale et la transporter sur un misérable terrain de politique est un phénomène peu croyable. Il faut pour que cela ait pu se produire à pareille échelle que l’écrire soit aujourd’hui dans tous les esprits bien détourné de son statut originel, que soit bien oublié ce qu’on peut en attendre, ce qu’on doit en attendre. Il faut que la nature propre de l’art et de ses hautes danses soit bien occultée, qu’aient bien baissé les températures auxquelles se chauffe l’esprit, que le goût porté à la pensée analytique et discursive (ce leurre) ait bien pris le pas sur les incandescences de la création poétique, qu’on ne demande plus davantage à la littérature que des ratiocinations sur des sujets aussi primaires, aussi plats, aussi oiseux que le sont des débats de sociologie et de civisme.


C’est assurément stupéfiant de constater que nos poètes - et ceux-là aussi qui claironnent des positions prétendues libérées des lieux communs éthiques - font un si superbe chorus avec les chansonnettes les plus éculées et les plus bêtes de la sociologie et du patriotisme. Nous revoici au beau temps des guerres de religion.
Encore est-ce tout à fait à mauvais titre qu’on veut chicane à Céline au nom du bien public et du patriotisme. Pas d’homme au cœur plus chaud, pas de plus patriote, pas de plus fraternisant que lui : exemplaire. Mais il y a deux façons d’être patriote, la façon de la tête et la façon du cœur ; la façon abstraite, doctrinale, et la façon active et immédiate. Lui c’était la seconde.
Il est à remarquer que l’hostilité dont fut l’objet Céline se déclara bien avant qu’il ait manifesté ses vues sur aucun terrain politique; l’humeur de démystification qui apparaissait dans ses premiers livres en fut probablement la cause. L’intelligentsia sentit là qu’on se mettait à détruquer - comme on démine. Tout le statut de l’intelligentsia repose sur un système de vaste imposture à postes et relais si complexes et étendus qu’un ou l’autre de ces postes qui par accident saute ne met pas l’ensemble en péril ; mais quand apparaît le déterminé déboulonneur, celui qui s’attaque à la centrale, le grand saboteur, les tocsins sonnent et les sociétaires de tous grades s’élancent au rempart avec l’huile bouillante. L’intelligentsia à, de consentement unanime, fonction sociale de critiquer sans dommage le bien-fondé des institutions, d’assumer (pour empêcher qu’un le prenne pour de bon) le rôle de défendre le public contre la malversation ; elle est le baron du bonimenteur. Lui est dans la pièce dévolue la semblance de l’insurgé, mais bien entendu insurgé bidon. S’en vienne par là-dessus un qui n’est pas de mèche, le vrai insurgé, c’est la panique de tout le théâtre.

La seule rencontre artistique de Céline et Dubuffet…
sur la couverture d'un poche!

Les mystifications, Céline ne les aimait pas, il ne voulait rien en connaître. Il refusait de s’en aider. Il voulait démontrer qu’elles ne sont pas utiles à la production d’art - la vraie du moins. Il visait à ériger une œuvre qui soit agissante sans qu’elles interviennent, qui soit bien plus agissante de ce qu’elles n’y interviennent pas. Et c’est cette entreprise qui soulevait la colère. Les écrivains, les artistes, tiennent capitalement au maintien de la mystification. Et pas eux seuls. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, contrairement à ce que croient les démystificateurs, à tort persuadés qu’on leur saura gré de la peine qu’ils se donnent, le public est attaché aux mystifications ; il est consentant et complice ; il s’indigne sitôt qu’on fait mine de les éventer. Le public est craintif ; son sentiment - pas mal absurde - est que les mystifications sont une fausse monnaie tout de même préférable à pas de monnaie du tout. A la poésie dans son intrinsèque il ne croit pas fort ; il la tient pour fugace (voire illusoire) murmure qui ne peut en tout cas se manifester où est absente sa liturgie. Et quand la poésie apparaît soudain non plus comme un murmure mais comme un tonnerre, non plus sur une scène apprêtée mais dans la foule et dans la rue, non plus vêtue des oripeaux et masques. mais à visage nu, hurleuse et furieuse, il n’y reconnaît pas, on peut bien le comprendre, l’image qu’on lui avait inculqué d’elle.
On saisit bien j’espère ce que j’ai en vue en mentionnant la mystification que chevauche la littérature. La littérature est en retard de cent ans sur la peinture. Elle s’alimente depuis plusieurs siècles non pas aux données immédiates de la vie mais aux œuvres antérieures comme abeilles nourries au miel et non aux fleurs ; elle est incœrciblement aimantée et polarisée par les œuvres antérieures. Le prestige de celles-ci est si fort qu’aucun écrivain, quand même il s’y efforce, ne parvient à s’en dépêtrer et retrouver l’état d’innocence que nécessite la création. La peinture a depuis longtemps fait sa révolution ; la littérature - Céline seul mis à part - n’a pas fait la sienne. En dépit de variantes qui restent épidermiques (elles sont seulement de changer un peu la farce du pâté, elles sont de thématique et non de technique, délocalisation et non d’étiage) la littérature est figée, prise en gelée. Par quiconque n’est très averti spécialiste une page contemporaine pourrait très facilement être attribuée à Voltaire ou Descartes. Faites seulement l’effort de comparer les différences qui séparent une peinture actuelle d’une de Raphaël et une page de Sartre d’une de Diderot et vous saisirez ce qu’il en est. La forme de la peinture a totalement changé ; celle de l’écrire, à bien peu de chose près, est demeurée la même. Or c’est dans l’art la forme qui détermine toute l’action de l’œuvre. A même forme même contenu. C’est de changer la forme qui provoque changement de contenu. La littérature s’imagine qu’importe sa pensée, non son corps; c’est l’optique chrétienne du corps et de l’esprit. Elle croit renouveler la pensée sans toucher au corps, qui lui semble dans l’affaire vase inefficient, emballage. Erreur ! elle ne renouvelle rien du tout. C’est quand elle s’avisera de s’inventer de nouveaux corps (comme a fait la peinture) qu’elle verra ce que sont des positions d’esprit vraiment nouvelles et que son feu se rallumera. On ne répétera jamais assez que l’art est une affaire de forme et non pas de contenu. L’effort de l’écrivain pour nourrir son ouvrage de rares informations et fines analyses est tout à fait impropre. La pensée analytique est une chose et l’art en est une autre, une tout autre. Il a des moyens plus riches, plus expéditifs. Il vous expédie en un tournemain, en une demi-ligne (voyez Céline) ce que la pensée analytique, avec ses pieds lourds, ne parvient pas à énoncer dans tout un volume. La peinture elle aussi a longtemps cru que son affaire était de donner à ses christs et ses vierges des expressions, ingénieusement renouvelées. C’est quand elle s’est avisée d’y substituer des pommes, des verres à absinthe et des paquets de tabac qu’elle a fait sa révolution. Celle-ci fut de porter l’invention non plus sur le choix de l’objet figuré mais sur les moyens et les matériaux mis en, œuvre, les modes de transcription, la syntaxe. Quelles ailes lui ont alors poussé ! Quels vols n’a-t-elle depuis lors cessé de faire !
Il est possible que la peinture ait tiré profit du développement de la photographie ; il lui retirait une fonction propre à entraîner de constantes confusions et dont elle a probablement longtemps souffert. Il serait bien souhaitable que les fonctions de l’écrire, lesquelles sont pareillement de plusieurs sortes très différentes, soient de même tirées au clair. De la même façon que la peinture et le dessin sont ici moyen de création d’art et là d’information, de documentation (comme dans les relevés industriels, géographiques ou autres, ou comme dans les portraits de personnes chères ou reproductions de sites aimables), l’écrire lui aussi sert indifférement au poète et à l’avocat, au journaliste, au notaire. Il y a là deux fonctions qu’on ne sépare pas assez. La similitude, la quasi-identité de la forme empruntée par des écrits visant à la création d’art et de celle que revêt le rapport du gendarme, le discours du ministre, le mode d’emploi d’une machine, a de quoi grandement surprendre. Je crois qu’on n’en ressent pas assez l’incongruité. Pas étonnant après cela que les positions de pensée de l’avocat, du journaliste et du politicien s’insinuent dans le sillage de la forme employée et viennent prendre la place de la création d’art au point de faire même oublier ce que put être celle-ci, ce qu’elle doit redevenir.
C’est que l’écrire créatif ne commence qu’où les mots sont utilisés non plus à raison de leur stricte signification (ils forment à ce titre un pauvre registre de schémas propres à énoncer seulement des pensées bien simplistes) mais avec art comme les jongleurs font des chapeaux, des œufs, des mouchoirs - dans une tout autre optique que de les coiffer, les gober ou s’en moucher le nez. C’est à employer les mots de cette manière qu’on peut faire de leur clavier un instrument transmetteur de pensée crue et chaude. Là est l’inauguration de Céline et elle va dans le même sens que celle de la peinture actuelle qui utilise pareillement les signes, les tracés, les coloris, non plus à seule raison des figurations auxquelles ils sont attribués (et en forme telle qu’il y ait lieu de les « prendre à la lettre ») mais au contraire en s’appliquant à briser leur lien trop immédiat aux représentations directes d’objets. Par ce moyen le peintre provoque un décalage, une coupure entre les signes de transcription et les objets à transcrire ; une marge est introduite entre les premiers et les seconds et c’est cette marge, ouvrant passage à tout un flot de rebondissements et d’échos, qui devient toute la machine génératrice. Il peut paraître paradoxal que des caractères réputés privatifs comme l’impropriété, l’inadéquation, puissent, habilement mis à profit, accroître considérablement la vertu des transcriptions. Mais c’est que le peintre (ou l’écrivain quand c’est Céline) qui donne au départ pour règle à son jeu une telle ouverte articulation entre les faits décrits et la description qu’il en restitue oblige par là l’usager de l’ouvrage à substituer continuellement et le conduit bientôt à lire non plus aux lignes mais entre les lignes. L’ouvrage se trouve par là doté d’une dimension nouvelle comparable à un relief, à une résonance, au timbre d’une voix. Le timbre d’une voix est produit pareillement par la simultanéité de deux vibrations qui ne coïncident pas exactement.
Dans l’emploi magistral que fait Céline des vocables, ceux-ci fonctionnent non pas pour apporter le sens propre qu’ils comportent mais comme des bornes ingénieuses entre lesquelles il excelle à faire apparaître, sans l’énoncer (en négatif, en creux) ce qu’il vise à véhiculer. C’est en quoi le mode d’écrire qu’il a si merveilleusement mis au point (pas seulement inventé mais porté du premier coup à une perfection qu’il semble difficile d’égaler) ressemble au plus savoureux parler. Dans le parler pareillement - je vise bien sûr le parler de vraie communication, le parler bien direct et spontané - ce n’est pas le choix des paroles prononcées qui transporte et restitue la pensée mais bien le ton, l’intonation, la mimique, de telle sorte que l’essentiel - le fruit - se trouve manifesté sans être formulé, avec une instantanéité, une totalité, une force qu’aucune formulation explicite - fût-elle étendue à des heures de discours - ne pourrait atteindre.
L’implicite est peut-être le recours qui caractérise l’art. Personne n’a jamais, je crois, employé l’implicite au point que l’a fait Céline.
Jean Dubuffet

samedi 21 août 2021

Quand Philippe Djian présente l'Ardoise, il y a toujours du Céline dedans

 Quand Philippe Djian présente l’Ardoise, il y a toujours du Céline dedans

Tout a commencé avec Salinger… Philippe Djian a dix-huit ans lorsque, plutôt porté vers la musique et le cinéma, il ouvre par hasard L'Attrape-cœurs et découvre le pouvoir parfois dévastateur des mots. […] 

Suivront au panthéon littéraire de l'auteur de 37,2 ° le matin le Céline de Mort à crédit, Blaise Cendrars et surtout les auteurs américains, n'en déplaise aux défenseurs de Proust et de Flaubert. […] En rendant un hommage très personnel et tout en émotion à la dizaine d'auteurs qui lui ont donné envie de se lancer dans l'écriture, Philippe Djian efface son Ardoise et nous livre l'autoportrait d'un amoureux d'une littérature qui dérange, secoue, blesse, violente, et jamais ne laisse de marbre.


Nota : Sur cette couverture, Céline a été rajouté par nos soins.

Quelques extraits de ce qu’il écrit sur Céline :


« Je ne savais pas qui était le salopard dont on me dresserait le portrait par la suite. Et c’est un peu mon problème avec lui car je l’ai immédiatement aimé et n’ai pu me défaire de ce sentiment, malgré que j’en eusse.

« Mais l’écriture m’avait intrigué (celle de Voyage). Elle avait eu sur moi l’effet d’un alcool fort dont on ne sait si la brûlure est agréable ou non tandis qu’il se répand déjà dans votre cerveau. Je me plongeai alors dans Mort à crédit. Je ne savais toujours pas qui était Céline. Mais lorsque je refermai ce livre, le mal était fait. J’étais persuadé d’avoir découvert le plus grand écrivain français et je ne pouvais plus revenir en arrière. 

« On sait quelle fabuleuse puissance incantatoire possédait Céline. Sa voix balayait tout et charriait toutes les horreurs et les merveilles du monde. 

« Céline n’est pas un écrivain qui vous tend la main. Il est celui qui vous enfonce la tête plutôt que de vous repêcher. Il est l’Ange exterminateur, le plus puissant d’entre tous. On peut imaginer que sa noirceur est à la mesure de sa souffrance.

« Le pouvoir de Céline, cette espèce de génie monstrueux de la langue dont il était l’unique et irascible détenteur, avait le chic pour mettre le feu à tout ce qu’il approchait. 

vendredi 16 juillet 2021

Avis de grand vent sur la SEC

François Gibault prend conscience d'avoir été manipulé pendant des années par les membres du CA de sa "société savante", et, après un mea culpa émouvant en forme de bagatelles pour un massacre, il annonce sa démission de la présidence de la Société d’Etudes Céliniennes. 


Voici la lettre envoyée, contre l’avis des "gauchistes de la SEC" aux adhérents de la société depuis son adresse personnelle
.


Rappelons, pour ceux qui n'ont pas suivi les événements récents – qui ont mené à une quasi-scission par la création de la Société des lecteurs Céline (SLC) le 1er juillet 2021, soixante ans après la mort de notre auteur –, que les problèmes évoqués datent de quelques années même si les événement se sont précipités quand Marc Laudelout a tenté d'introduire ses "loups" dans la bergerie à la dernière assemblée générale… J'ai moi-même subi l'ostracisme des pédants alors que j'avais été mandaté pour dynamiser le site de la SEC. Christian Mouquet


François Gibault dépose une gerbe sur la tombe de Louis-Ferdinand Céline au cimetière des Longs-Réages de Meudon, le 1er juillet 2011


Paris le 15 juillet 2021

Chers membres de la Société d’Etudes Céliniennes,
Président de la SEC depuis le 18 octobre 1985, soit depuis plus de 35 ans, j’ai pris la décision de démissionner de la présidence et du Conseil d’Administration, restant membre de cette société puisque, en qualité de fondateur, j’en suis membre à vie.
            Ce n’est pas sans tristesse que je renonce à ces fonctions mais je m’y vois contraint en raison de l’attitude de plusieurs membres du Conseil d’Administration 
qui contestent certaines de mes décision sinon même le droit d’en prendre.
            Anne BAUDART vient du reste de démissionner (elle a repris sa démission)
parce qu’elle n’est pas d’accord avec certaines de mes prises de position.
            Le président d’une association, comme celui d’une société ou d’une fondation dispose évidemment de pouvoirs propres et il est en droit de prendre des décisions sans avoir à requérir chaque fois l’avis du conseil d’administration.
            Président, depuis quelques vingt ans de la Fondation DUBUFFET, laquelle est reconnue d’utilité publique, je prends constamment, sans en référer au conseil d’administration, des décisions souvent autrement importantes que celles que j’ai jamais prises comme président de la SEC et je pense, à la tête de notre association depuis tant d’années, n’avoir jamais abusé de mes pouvoirs.
            Lors de notre dernière assemblée générale, l’insuffisance de notre site a été
constatée et il a été décidé de l’alimenter de beaucoup plus d’informations que dans le passé, informations évidemment relatives à Céline, à sa vie, à son œuvre et, cela va de soi, à toutes les publications sur ces sujets.
            L’année dernière, je m’étais déjà heurté au « comité de lecture », lequel n’a du reste aucune existence légale et dont, sans que je sache pourquoi, je ne fais pas partie, lorsqu’il a refusé de publier, dans notre Revue, une étude de Marc LAUDELOUT, non pas parce que son texte était sans intérêt mais parce qu’il avait été écrit par Marc LAUDELOUT.
            Je précise à ce sujet qu’aucun membre du comité de lecture, dont certains sont également membres du conseil d’administration, ne m’a saisi ni même informé de cette difficulté non plus que la décision qu’ils ont prise, du reste pas à l’unanimité, mais seulement  à la majorité, car plusieurs d’entre eux étaient favorables à cette publication.
C’est grâce à Pierre Marie MIROUX que, très tardivement, j’ai appris ces faits et la décision qu’ils avaient prise sans m’en référer.
            Il faut savoir que c’est le SEC qui finance la publication de la Revue et qui la
diffuse, que son directeur de publication est Emile BRAMI (ou légalement le président), et que, en cas de procédure, c’est l’association qui est responsable.
            Apprenant ainsi que des décisions importantes avaient été prises, non seulement sans mon accord mais sans même que l’on me demande mon avis, j’ai décidé de faire de même et d’inclure, de ma propre autorité, dans le Cahier n° 11, qui doit, je l’espère, sortir à la rentrée, un excellent article du professeur JOSET, membre de l’Académie Royale de Belgique et membre de notre société, ce qui n’a pas été du gout de certains membres du comité de lecture. 
 
            Est survenu ensuite un autre incident.
            En effet, plus récemment, la majorité du conseil d’administration a refusé de faire part, sur notre site, d’un livre sur Céline, publié par Emeric CIAN-GRANGE que, sans aucun doute, personne n’avait lu, non pas pour son défaut d’intérêt, mais parce qu’il avait été publié, par Emeric CIAN GRANGE et à la NOUVELLE LIBRAIRIE.
            Il s’agit d’une décision, comme l’interdiction faite à Marc Laudelout de publier dans notre revue,  qui témoigne d’une intolérance inadmissible, contraire aux principes même de notre association.
            Nous sommes une société littéraire libérale qui n’a pas le droit de ne faire état que des publications des amis de la majorité de son conseil d’administration ou de ceux qui pensent comme elle. Rien ne leur interdit en revanche de publier sur notre site des critiques des ouvrages annoncés, comme l’avait excellemment fait Emile BRAMI dans notre Cahier n° 10 à la suite de la publication du livre de Pierre André TAGUIEFF et Annick DURAFOUR dans lequel n’avaient été épargnés ni Céline, ni la SEC ni son président.
            Je ne peux continuer à présider une association dont la majorité du conseil d’administration est contre moi et c’est pourquoi je n’ai pas d’autre solution que de
démissionner de mes fonctions de président et de membre du conseil d’administration.
            J’ai demandé hier à notre secrétaire, lequel n’est en rien responsable des faits que je viens de rapporter, de diffuser la présente lettre à tous les membres de la SEC, y compris à ceux qui ne sont pas à jour de leur cotisation, ce qui est du reste le cas de plusieurs membres du conseil d’administration.
            Au lieu d’exécuter mes instructions, Pierre Marie MIROUX a pris sur lui de demander son avis à Isabelle BLONDIAUX (pourquoi Isabelle BLONDIAUX ? Dispose t’elle du droit de m’interdire de démissionner ?) et, son avis ayant été négatif, il a finalement refusé de vous faire part de ma décision, me contraignant à le faire à partir de mon Mail personnel.
           Cette nouvelle vexation montre, s’il en était besoin, que l’on n’exécute aucune de mes décisions et me conforte dans mon intention de quitter la présidence et le conseil d’administration de la Société d’Etudes Céliniennes.
            Il appartient maintenant à Pierre Marie MIROUX de réunir le conseil d’administration et ce dès la rentrée de septembre, pour qu’il procède à mon remplacement et à celui d’Anne BAUDART, cette dernière étant évidemment rééligible, et ce jusqu’à la prochaine assemblée générale, tout ceci  conformément à nos statuts.
Il appartiendra enfin au nouveau président de notre association :
-          de changer son siège social.
-          de faire prendre à mon domicile le stock de livres que je détiens et celui qui se
se trouve à l’IMEC, institut qui souhaite en être débarrassé, et de gérer ces deux stocks en exécutant les commandes.
-          de faire part au CIC de sa nomination et du fait que ne n’ai plus la signature
sur le compte bancaire de l’association (deux seules personnes avaient la signature, Emile BRAMI, trésorier, et moi).
-          d’organiser le colloque de Bruxelles en liaison avec le Professeur JOSET
et de publier ses actes.
 Sachez que c’est après avoir beaucoup réfléchi et hésité que j’ai décidé 
de renoncer à la présidence de notre association et à mon siège à son conseil
d’administration, décisions dont sont responsables ceux qui ont pris, sans même m’en référer,  de regrettables initiatives et qui ont contesté mon autorité et les décisions que j’ai prises en vertu des pouvoirs attachés à ma fonction.
          A tous, je souhaite un bon été, je souhaite longue vie à la SEC et je vous adresse l’expression de mes sentiments les meilleurs.
 

                                               François GIBAULT

dimanche 4 juillet 2021

La visite à meudon de Youki Foujita-Desnos

Dans les souvenirs de Marino Zermac (alias Pierre Genève, Marc Schweizer, etc.) qui eut «le bonheur de vivre une vie bien remplie mais sans importance...» se trouvent les visites de Youki Foujita-Desnos à Meudon, excédée par les accusations de la presse de gauche portées à l’encontre de Louis-Ferdinand Céline, jugé responsable de la déportation de Robert Desnos.
Souvenirs écrit sur le Net et compilés par Blaise Le Wenk et Gérard Wenker en 2016...
Notez que beaucoup de Célinistes, dont Marc Laudelout, considèrent cette relation de la visite comme bidonnée !!!!

La visite de Youki Foujita-Desnos* à Céline

« Ce fut Youki qui me fit lire Céline. L'Helvète mal dégrossi que j'étais refusait avec hauteur de lire "cette littérature de gare". En fait, je confondais Céline avec Delly! Cela en dit long sur les lacunes de ma culture.
La presse de gauche traînait Louis-Ferdinand Céline dans la boue avec une férocité inouïe. Et en ces temps de terrorisme intellectuel, il ne faisait pas bon d'aller à contre-courant. J'en savais quelque chose.

Youki et Robert Desnos

Or, Louis-Ferdinand Céline étant rentré en France de son exil au Danemark, au début des années cinquante. L'Humanité, Le Soir, Les Lettres Françaises et les dizaines de revues et de gazettes aux ordres, vomirent des horreurs sur cet admirable écrivain. Lorsque l'un de ces détestables folliculaires prétendit que c'était Louis-Ferdinand Céline qui avait fait déporter Desnos, qu'il était responsable de son décès dans un camp de concentration, c'en fut trop pour Youki. Elle me demanda de l'accompagner pour rendre visite à Céline.
À son retour du Danemark, Louis-Ferdinand se terra dans une modeste propriété, route des Gardes à Meudon. Avec son épouse, Lucette Almanzor, ancienne ballerine et désormais professeur de danse classique, ils vivent modestement, attendant que l'orage passe, derrière une clôture surmontée de fil de fer barbelé.
Encouragés et excités par les pontifes du parti, des dizaines de nazillons communistes, accompagnés de quelques nervis professionnels, allaient manifester bruyamment, route des gardes, devant la demeure de Céline. Nous nous sommes rendus à Meudon par le métro et l'autobus, et avons gravi la route des Gardes à pied. Youki, peu habituée à la marche, m'invita à faire halte dans un bistrot à mi-chemin, où elle éclusa un pichet de vin rouge.
Les bistrots en ce temps-là remplaçaient avantageusement les bureaux d'information touristiques d'aujourd'hui. Un loufiat était à la fois indic, confesseur et agent de renseignement, dans tous les sens du terme. Celui de la route des Gardes nous dit seulement, sans trop se mouiller, que "ce que les cocos font subir à ce grand homme, médecin des pauvres et le plus serviable des hommes, était profondément dégueulasse".
Arrivés devant la demeure de l'écrivain, situé en retrait de la route, à qui je le répète, nous rendions visite sans l'avoir prévenu par courrier ou pneumatique, nous nous heurtons à un grillage surmonté de fil de fer barbelé, peint en bleu clair agressif. Derrière cette enceinte, de grands chiens, véritables molosses, gambadaient dans un jardin, en aboyant férocement, afin de nous dissuader d'entrer. Voyant que l'excitation des chiens n'attirait âme qui vive, sur un signe de Youki, je tire sur la manette commandant à distance par un fil de fer galvanisé, une cloche située sous l'auvent du pavillon.
Cette manœuvre excite les chiens au plus haut point si bien que nous pouvions craindre que l'un d'eux ne bondisse par-dessus la barrière.
Comme notre expédition avait duré au moins deux heures, Youki me suggéra d'insister. Je tirai encore sur la poignée, avec plus de vigueur peut-être, si bien que la porte de la maison s'ouvrit, livrant passage à un Céline renfrogné, en pantalon de velours et pullover chiné, une écharpe de laine autour du cou.
Il avança vers le portail, au milieu de ses chiens aboyants et bondissants, sans esquisser le moindre geste pour les calmer. Malgré sa tenue négligée, Céline avait grande allure. Un regard droit, lumineux, éclairait un visage mal rasé. Un corps svelte, sans un atome de graisse superflue.
Nous examinant à travers les rangs de barbelés de la barrière, il nous demanda ce que nous voulions. Youki se présenta. Au nom de Desnos, Céline tressaillit et faillit rebrousser chemin. Lorsque la veuve du poète lui dit :
- Je viens simplement vous demander pardon pour Robert, je sais que ce n'est pas à cause de vous qu'il a été déporté... 
L'homme fixa Youki avec intensité et je vis, l'espace d'une seconde, se dessiner sur son visage fermé une onde de détente tandis que ses mâchoires serrées se relâchèrent. Ce fut bref.
Pendant plus d'une heure Youki et Céline s'entretinrent de part et d'autre de la clôture sans qu'à aucun moment l'écrivain lui proposât d'entrer. Lucette Almanzor apparut un instant sur le seuil du pavillon, nous observa avant de retourner à ses occupations.
Je ne me souviens plus très bien de la conversation entre la veuve du poète et l'écrivain. Mais, ce qui me frappa, c'était le besoin pressant de Youki visible à sa danse alternée sur ses deux jambes.
- Nous allons rater l'autobus... dis-je à un moment donné car, au fond, leur entretien me rasait. Je n'en retins d'alleurs pas grand chose car ils parlaient de personnes et d'événements dont j'ignorais tout. Avant de quitter Céline, Youki lui demanda:
- Que puis-je faire pour vous ? Avez-vous besoin de quelque chose ?
- Eh bien, dit Céline, ce qui me ferait le plus grand plaisir c'est de retrouver un exemplaire du disque où Arletty enregistra quelques passages du Voyage au bout de la nuit.
Nous prenons congé de l'écrivain, sans avoir pu lui serrer la main. La grille était trop haute... et les fils de fer barbelés dissuasifs.
Au bord du chemin allant de la propriété de Céline à la route, Youki se soulage de son besoin pressant et nous redescendons à pied vers Meudon. Nouvel arrêt au bistrot à mi-côte. En nous servant deux ballons de rouge, le loufiat nous demande:
- Alors comment il va l'ami Louis ?
Youki rentre rue Mazarine fourbue. Elle raconte notre expédition à Espinouze.
Dès le lendemain, je me mets en chasse chez les soldeurs et les brocanteurs pour retrouver le disque d'Arletty.
C'est au Puces de Saint-Ouen que j'en retrouve un exemplaire recouvert de poussière que j'achète pour vingt francs (anciens). Je demande au vendeur s'il en a d'autres. Il me dit qu'il y en a tout un lot chez Corbeau. Corbeau a son dépôt dans un box, à deux pas.
Là, j'ai la surprise de tomber sur un tas du disque recherché, empilé, (plus de cinq cents exemplaires) que le soldeur me propose à deux mille francs le lot entier.
Comme je n'ai pas la somme sur moi, je lui verse un acompte et lui dis que je reviendrais dans l'après-midi payer le reste et embarquer le tout.
L'ami Bonsignore, qui dispose d'une antique Lancia d'avant-guerre, accepte de m'aider à transporter le lot. Rue Mazarine, nous déchargeons quelques exemplaires de l'enregistrement et, arrachant Youki à sa sieste, nous voilà en route, pour Meudon, toujours sans prévenir l'écrivain.
Georges, grand blessé de guerre ne m'aide pas à décharger sa voiture. Il doit aller relever ses "compteurs" à Pigalle.
Céline, en découvrant devant son portail le tas de disques que nous venions lui apporter, s'empresse de nous ouvrir. Pendant que Youki et Louis-Ferdinand bavardent dans le salon, je transporte les disques vers la maison à bord d'une brouette.
Les chiens me suivent en grognant, prêts à me dévorer.
Quand j'ai terminé le transport, Youki me remet un billet et me demande d'aller lui chercher quelques bouteilles de rouge chez le loufiat, car la cave de Céline est vide. Il semble qu'il ne boive pas d'alcool.
Quand je reviens, avec les flacons, Céline me dévisage curieusement.
Youki avait du lui parler de moi.
- Il paraît que vous êtes Suisse ?
- Oui !
- Alors, si vous voulez pas devenir crétin, faites attention à votre goître. Beaucoup de Suisses des hautes vallées alpines sont idiots, débiles, tarés parce qu'ils consomment du sel gemme. Ils manquent d'iode. Bouffez des huîtres, jeune homme, faites la cuisine à l'eau de mer, gavez-vous d'algues et vous éviterez peut-être le crétinisme.
Il nous fit entendre la voix d'Arletty sur un vieux tourne-disque et, pour la première fois, je vis Céline ému.
Je ne le revis qu'une fois, en compagnie d'Arletty, que Georges et moi allâmes chercher chez elle pour la conduire route des Gardes. Nous ne restons pas longtemps, car Georges doit comme d'habitude aller surveiller ses tapins.

* Lucie Badoud (1903-1966) reçut le surnom de Youki (neige en japonais) de son mari, le célèbre peintre japonais Tsugouharu Foujita, coqueluche du Montparnasse des années Trente. C'est lui qui la confia à Robert Desnos, son amant notoire, en décembre 1931 quand il quitta Paris. 

jeudi 17 juin 2021

Présentation de D'Un château l'autre par Roger Nimier, plaquette commerciale Gallimard de juin 1957

À la sortie de D'Un château l'autre, en juin 1957, l'éditeur Gallimard demande à Roger Nimier une présentation destinée à son circuit commercial. Cette plaquette de 12 pages sera complétée par « Un chapitre du nouveau roman de Céline ou Comment le maréchal a sauvé la Haute-cour » et d'une reproduction de L'Illustré national montrant « le fait d'arme qui valut à Céline sa trépanation, en 1915 » (sic). 

Saisissante épopée de la révolte et du dégoût, long cauchemar visionnaire ruisselant d’invention verbale [...] l’absurdité de la vie humaine ». Gaëtan Picon, Panorama de la Nouvelle littérature française

Légende : Une des illustrations réprésentant le fait d'arme qui valut à Céline sa trépanation, en 1915. En haut, le maréchal des logis Destouches (on soit que Céline est un pseudonyme) âgé de dix-neuf ans, à la veille de la guerre. L'auteur du "Voyage ou bout de la nuit" et "D'un Château l'autre" était alors un serviteur de l'ordre.

Sur la couverture verso du journal figure une photo de Louis Destouches au 12e cuirassiers. C'est sans doute une copie de l'exemplaire de l'auteur de L'Illustré national tel qu'il le présente sur une photo connue de Lucette et lui à Meudon (voir ci-dessous). 



Sobrement titré «Présentation de Céline» et sous forme de questions-réponses ironiques, voici le texte de la présentation de Roger Nimier.

Présentation de Céline

Qui est Céline?
Destouches. de son vrai nom, il est né le 27 mai 1894, à Courbevoie - près Paris. A Rome, Céline vendait déjà les chrétiens à Néron. En 1213, il livrait les Albigeois - Paulhan le premier - à Simon de Montfort. En 1685, c'était le tour des protestants, puis des catholiques soldés à Émile Combes, en 1903 ; enfin des juifs, fournis à Hitler, en 1940.
Est-ce tout?
Non. Il a encore vendu les Musulmans à Lacoste et à Ben Gourion cette année.
Connaît-on d'autres auteurs soupçonnés de collaboration, d'antisémitisme ou de pacifisme ?
Nombreux et estimés, ils tiennent à présent les meilleures places. Le Président de la République serre Sacha Guitry sur son cœur, dans l'espoir de lui subtiliser ses tableaux pour le Louvre. L'Académie française se roule aux pieds de Montherlant, qui reste assis, mais dans son fauteuil. Chardonne, frais comme une vapeur, capitalise les compliments.
Les Goncourt, s'excusant d'avoir résisté à tout, même à la littérature, se dédouanent avec Giono. Et qui n'aime Jouhandeau, à moins d'être une chouette? C'est au point que la résistance est attaquée, en 1957, avec une régularité presque mécanique. Quand leurs chefs étaient bavards, ils étaient tués ; parce que leurs écrivains officiels furent souvent médiocres, des milliers de héros sont aujourd'hui mal connus des jeunes Français. Ils ne portaient pas d'uniforme et on les a habillés de mots ridicules.
Pourquoi Céline n'a-t-il pas rejoint le cortège des heureux?
Il était pauvre.
Son destin n'était-il pas prévisible?
Il n'était pas officier de réserve.
Qu'entendez-vous par là ?
A l'époque où Elsa Triolet le traduisait en russe, on releva beaucoup de gros mots - des gros mots Poincaré, tout en or - dans Mort à Crédit. Le magistrat instructeur demanda si ce pornographe était officier de réserve. La réponse étant négative, la cause fut entendue.
Ce Céline n'a donc jamais porté les armes ?
Pendant cinq ans, au 12e Cuirassiers de Rambouillet, il porta la cuirasse et le casque aux longs poils. Il défila devant Loubet, il le garda, sans renverser jamais la République, il peigna les forêts, il chargea, il traversa les lignes, jusqu'au jour où les Allemands - ses collaborateurs déjà* - lui envoyèrent une balle dans la tête, l'autre dans le bras. Trépané, réformé, il reprit du service, en 1939, comme médecin de la marine. Son navire fut coulé au large de Gibraltar.
Ne serait-il pas militariste?
C'est à craindre.

D'un château l'autre : ce qu’en dit l’éditeurEn 1932, avec Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline s'imposait d'emblée comme un des grands novateurs de notre temps. Le Voyage était traduit dans le monde entier et de nombreux écrivains ont reconnu ce qu'ils devaient à Céline, de Henry Miller à Marcel Aymé, de Sartre à Jacques Perret, de Simenon à Félicien Marceau. D'un château l'autre pourrait s'intituler "le bout de la nuit". Les châteaux dont parle Céline sont en effet douloureux, agités de spectres qui se nomment la Guerre, la Haine, la Misère. Céline s'y montre trois fois châtelain : à Sigmaringen en compagnie du maréchal Pétain et de ses ministres ; au Danemark où il demeure
dix-huit mois dans un cachot, puis quelques années dans une ferme délabrée ; enfin à Meudon où sa clientèle de médecin se
réduit à quelques pauvres, aussi miséreux que lui. Il s'agit
pourtant d'un roman autant que d'une confession, car Céline n'est pas fait pour l'objectivité. Avec un comique somptueux, il décrit les Allemands affolés, l'Europe entière leur retombant sur la tête, les ministres de Vichy et le Maréchal à la veille de la Haute Cour. D'un château l'autre doit être considéré au même titre que Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit comme un des grands livres de Céline auquel il donna une suite avec Nord (1960) et Rigodon (1969).

Quel est le titre de son nouveau roman?
« D'un Château l'autre ».
Quels sont ces châteaux?
Principalement Siegmaringen, mais aussi un cachot au Danemark et une vieille maison, à Meudon.
Quel est le plan de l'ouvrage? De quel pas marche-t-il ?
Il ne commence pas gaiement. Céline maudit les éditeurs, qu'il traite de milliardaires et de maquereaux. Il attaque la médecine, qu'il accuse de progresser, alors qu'il la sait faite de bon sens et d'humanité. Il définit le mot politique par un car cellulaire, des gardes armés, une cellule, comme il a vu au Danemark, en 1945, comme d'autres l'ont appris, en France, en 1942.
Puis la fièvre vient pour de bon. Dans le rêve qu'elle apporte, un remorqueur sur la Seine, c'est la barque à Caron. Les coups de rame fendent les visages, riches ou pauvres. La haine, la colère sont jugées. Et « fièvre pas fièvre ... site très pittoresque ... mieux que touristique!. .. rêveur, historique, et salubre! idéal! pour les poumons et pour les nerfs ... un peu humide près du fleuve ... peut-être... le Danube ... la berge, les roseaux ... ». C'est Siegmaringen. Avec le château de Siegmaringen, les Allemands qui emmenaient Pétain lui avaient offert une principauté d'opérette plus belle que Vichy. Mais la société qui l'entourait était mal choisie: 1 142 Français guettés par l'article 75 du Code pénal. Dans une principauté, il y a des voisins et, pour se consoler, un opéra, une galerie de tableaux. Les voisins, Allemands, avions anglais, avance française, ne sont pas rassurants. L'opéra n'a servi que pour Céline, il s'appelle D'un Château l'autre. Viennent encore les peintures ou les tapisseries. C'est de Brinon « fameux animal des ténèbres, secret, très muet, et très dangereux» (admirons sans crainte la définition, elle n'est pas de Céline, mais d'un académicien: Abel Bonnard); Bichelonne, qui savait tout, comme Léon Blum, mais tout le contraire; Laval qui nommera Céline gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon, avant de rêver sur le cyanure que détient le médecin de Siegmaringen; le maréchal, enfin, que nous voyons dans le chapitre qui suit. 
(Notons que Nimier écrit ironiquement Siegmaringen au lieu de Sigmaringen comme le faisait Céline — qui l'aurait emprunter à Aragon. ndlr)
Pouvez-vous citer un passage moral, extrait D'un Château l'autre?
Par exemple, sur le mystère de l'Incarnation: « ... le coup d' « incarner» est magique!. .. on peut dire qu'aucun homme résiste !. .. on me dirait « Céline! bon Dieu de bon Dieu! ce que vous incarnez bien le Passage! le Passage** c'est vous! tout vous! » Je perdrais la tête! prenez n'importe quel bigorneau, dites-lui dans les yeux qu'il incarne!... vous le voyez fol !... vous l'avez à l'âme! il se sent plus!… Pétain qu'il incarnait la France, il a godé à plus savoir si c'était du lard ou cochon, gibet Paradis ou Haute-Cour, Douaumont, l'Enfer, ou Thorez... il incarnait !. .. le seul vrai bonheur de bonheur l'incarnement !. .. vous pouviez lui couper la tête : il incarnait!… la tête serait partie toute seule, bien contente, aux anges! […] mettez que demain ils se remettent à nous rationner... qu'on arrive à manquer de tout ... vous grattez pas!... le truc d'incarner vous sauvera!... vous prenez n'importe quel bisu, n'importe quel auteur p provincial, et vous y allez! vous l'empoignez, vous le pétrissez là, devant vous ... «Oh, Dieu de Dieu, mais y a que vous !... y a que vous pour incarner le Poitou! » Vous lui ·hurlez! «Vos chères 32 pages? Tout le Poitou ! » Ça y est!. .. vous manquez plus de rien! à vous les colis agricoles!... vous recommencez en Normandie!. .. puis les Deux-Sèvres ! et le Finistère ! vous êtes paré pour cinq, six guerres et douze famines!. ... vous savez plus où les mettre vos dix ! douze tonnes de colis ! les Incarnateurs donnent, renchérissent, se lassent jamais! »
L'influence de cet écrivain est-elle considérable?
Céline a eu des centaines de disciples, jusque dans les pays littérairement arriérés - la Slovaquie, avec Géjra Vâinos, l'Amérique avec Henry Miller. En France, nous ne citerons que deux noms Jean-Paul Sartre et Albert Paraz.
Des écrivains ont-ils échappé à cette influence?
Bien sûr. Sartre fut son disciple, Camus ne risquait rien de pareil. Bernanos l'admirait, Georges Duhamel évita ce péril. Marcel Aymé le vénère, Roger Peyrefitte assez peu. Enfin, Blaise Cendrars peut l'aimer, quand Cocteau, pourtant si bon, n'en a pas le droit. Passons aux critiques : Gaëtan Picon le met à sa place, André Rousseaux ne sait où le fourrer.
Quel est le style de Céline?
Celui d'un furieux, qui a vendu Littré à l'ennemi.
Ensuite?
Péguy était l'enfant d'une rempailleuse de chaise, voici le fils d'une dentellière: très exact à placer les mots, en équilibre sur l'interjection, spécialiste du souffle et du poumon, interprète des battements du cœur. Ses phrases de trois mots ont incommodé certains lecteurs; ceux-là se disent amoureux de Voltaire, ils n'en aiment que les virgules. On répondra que les phrases de Céline sont faites
exprès. De même, on a fini par apprendre que Picasso n'était pas un peintre ignorant. Céline, comme Valéry et pour les mêmes raisons, n'écrira jamais: « La marquise sortit à cinq heures ».
Roger Nimier

* Pendant la guerre de 1914-1918, dont on se souvient peut-être, plusieurs faits d'armes inspirèrent les illustrateurs, qui allaient de Barrés à George Scott. C'est ainsi que le maréchal des logis
Destouches fut dessiné dans « L'Illustration », ainsi que dans « L'Illustré national », portant un message au milieu des éclats d'obus. Tout au fond, on voyait les Allemands qui tiraient. A un jour naliste qui admirait cette gravure, Céline déclara: «Sur le devant, c'est moi et mon cheval, avant d'être blessé. Au fond, vous distinguez mes collaborateurs.»
** Il ne s'agit pas ici du Détroit de Béring, mais du Passage des Panoramas, décrit dans « Mort à Crédit».

Dernière page de la plaquette et fin du chapitre de D'Un château l'autre qui la complète.



mercredi 16 juin 2021

Céline dans Souvenirs d'un ours de Lucien Descaves (1946)

Lucien Descaves a joué un rôle important dans la vie de Louis-Ferdinand Céline. Nul n’ignore qu’il s'est battu bec et ongles pour que Voyage au bout de la nuit obtienne le Goncourt et qu’il a quitté les repas du prix quand il s’est estimé trompé par ses collègues académiciens qui l’ont attribué à Guy Mazeline.
Cet épisode de 1932 figure dans dans ses Souvenirs d’un ours publié en 1946. Figure, mais pas plus ! On aurait pu croire que la découverte d’un tel génie aurait marqué plus profondément le vieil écrivain. Dans son livre, les chapitres portent souvent les noms de d'écrivains qui n'ont pas toujours laissé de trace profonde dans l’histoire littéraire, ceux où Céline est évoqué sont titrés Henry Bauër et Déjeuners Huysmans. Cette froideur tardive s’explique sans doute dans cet aveu : « J’entendis beaucoup parler de Céline en 1933 et je le vis fréquemment. Il me dédia son nouveau livre, Mort à crédit.
Plus tard, son antisémitisme déclaré refroidit nos relations. Il continuait cependant de venir déjeuner de loin en loin rue de la Santé où il rencontra l’abbé Mugnier et Vlaminck. » 
Voici le texte dans lequel sa relation avec Céline est racontée…


Chapitre VII Henry Bauër

[…] Je pris derrière moi, sur un rayon de bibliothèque, parmi quantité de volumes, un livre de petit format que je lui tendis : Lettres inédites d’un amnistié, par Jules Renard. Edité à Amiens en 1880.
Un fils aussi pieux qu’Edouard Renard fut touché du souvenir que je conservais de son père. Notre amitié date de là.
Mais en mai 1932, un autre sujet de conversation lui tenait à cœur et l’avait conduit chez moi :
- Je viens vous demander de m’accompagner à Auteuil et de me faire visiter la maison des Goncourt, qui est à vendre. J’ai besoin de faire cette démarche avant de soumettre une proposition d’achat au Conseil Municipal.
- Je me serais empressé de vous suivre si je n’étais pas un convalescent, lui dis-je, en lui montrant ma robe de chambre et mes pantoufles.
Renard insista : 
- Ma voiture est en bas. Je vous enlève et je vous ramènerai ici. Assurez-vous seulement par téléphone si l’on peut nous recevoir.
La réponse fut affirmative et une heure plus tard nous étions aimablement accueillis boulevard de Montmorency par le nouveau propriétaire de l’immeuble, M. Ligier. Il nous en fit les honneurs, de la cave au grenier. Le sous-sol retint moins mon attention que le Grenier, seul lieu de pèlerinage. Je le trouvai méconnaissable et affligeant. Aussi, profitai-je de ma déception pour me faire ouvrir, sur le palier, une porte condamnée à tout le monde par
Edmond de Goncourt. Elle donnait accès à une petite chambre d’étudiant où Jules de Goncourt était mort dans la nuit du 19 au 20 juin 1870.
Rentré chez moi, je relus pieusement dans le Journal, continué par le survivant des deux frères, le récit de l’agonie à laquelle il avait assisté. C’était autrement poignant que l’aspect de cette pièce nue et sans âme où était mort un être que né pouvaient ressusciter fugitivement ni un regard, ni un geste...

Lucien Descaves, Souvenirs d’un ours : 

« Je ne suis las de rien, pas même de mes désillusions. » 


Edouard Renard me promit d’intervenir au Conseil Municipal pour nous faire donner la maison de nos maîtres. À une condition, me dit-il: le retour au bercail d’une brebis d’un commerce difficile. J’acceptai de l’accompagner place Gaillon au prochain déjeuner où je m’étais juré de ne plus revenir, exaspéré par les difficultés provoquées par l’élection de Courteline. Toutefois, la satisfaction d’avoir contribué à faire retrouver le Grenier d’Auteuil aux héritiers des Goncourt eut raison de mon hésitation.
Je me rendis donc chez Drouant avec Edouard Renard. Il reçut un accueil déférent. On ne parla ni des Prix Goncourt, ni des prochaines candidatures.
Mon aptitude à une résistance qui me semble juste, et même exemplaire, m’a valu la réputation de mauvais coucheur auprès d’adversaires avec lesquels cependant je n’ai jamais couché. J’avais à peine repris ma place au déjeuner Goncourt que je fus contraint de m’en aller. Pour une fois, les circonstances conspirèrent contre un vieux naturaliste comme moi.
Réunis au grand complet chez Drouant le 30 novembre 1932, j’entretins mes confrères d’un nommé Céline, un inconnu, et de son roman Voyage au bout de la nuit, digne d’être examiné. J’avais profité d’un répit que le théâtre accordait à la critique dramatique pour consacrer une soirée à la lecture de ce livre. N’ayant jamais entendu prononcer le nom de l’auteur, dont c’était d’ailleurs le premier ouvrage, j’étais sans aucune idée préconçue. J’en avais lu une centaine de pages lorsque mon fils Pierre me téléphona :
- Que fais-tu? me demanda-t-il.
- Je lis un roman fort curieux d’un certain Céline. Connais-tu cet homme ?
- Non, mais je suis précisément en train de lire son livre. Heureuse coïncidence. En tout cas, je suis de ton avis, c’est une révélation. Continue de lire. Bonsoir... Nous reprendrons cette conversation un autre jour.
Nous la reprîmes en effet et tombâmes d’accord sur l’impression que laissait à deux générations une œuvre (non) sans défauts, et de nature à rebuter les palais délicats. Si l’Académie a pu s’entendre reprocher des erreurs ou des complaisance, me disais-je, bonne occasion de virer de bord de temps en temps. L’Académie Goncourt n’est pas une succursale de l’Académie française. Prouvons-le ...

Dessin de Bernard Kahn (Bécan) dans Fantasio le 15 janvier 1933
Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant Céline dans sa course
au prix Goncourt.

Averti par son éditeur de mon désir de le rencontrer, Céline vint me voir. Il ne me déçut pas. Grand et solide garçon, sa rudesse et son franc-parler me furent sympathiques. Il avait la médaille militaire, qu’il ne portait pas, se contentant de montrer le numéro du Petit Journal illustré qui la légalisait. On l’y voyait en brigadier, chargeant à la tête de son peloton de cuirassiers pendant la guerre de 1914-1918. Son véritable nom était Destouches, mais ses lecteurs pouvaient fort bien le confondre avec Bardamu, le héros du Voyage au bout de la nuit. La guerre finie, il avait repris sa profession de médecin et fait un stage dans les Ardennes. Puis, il s’était marié et il était père de famille. Sa vie privée ne devait de comptes à personne ... J’étais de plus en plus résolu à l’adopter. L’aventure n’irait pas sans risques. Mon caractère combattif se réjouissait déjà de l’affronter.
Son éloge et celui de son livre ne rencontrèrent pas d’opposition formelle au déjeuner préliminaire du 30 novembre. Malgré les huit voix que je croyais assurées, je me méfiais. À dessein d’en avoir le cœur net, je m’attachai aux pas d’Hennique, notre président, et dans le fiacre où nous avions pris place, au sortir de la place Gaillon, je le forçai dans ses retranchements :
- Vous avez été un des premiers et des plus fidèles disciples de Zola, fis-je. Ce que vous devez au naturalisme n’est certainement pas effacé de votre mémoire. Quel âge aviez-vous quand Zola publia l’Assommoir? ... Vingt-cinq ans. Pour vous comme pour moi, ce fut le coup de foudre. J’avais alors dix-sept ans. J’étais des vôtres. L’occasion se présente aujourd’hui de nous retrouver du même côté de la barricade. Si ce Voyage au bout de la nuit n’est pas un chef-d’œuvre, convenez qu’il mérite qu’on s’y intéresse ! Il révèle un fameux tempérament. Notre devoir vis-à-vis des Goncourt est, je vous le rappelle, d’encourager les tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. Sous ce rapport, nous ne trouverons pas mieux. De plus, admettez que je suis reconnaissant à Céline d’avoir réveillé notre jeunesse lointaine, le temps où je découvrais l’Assommoir ...
Hennique étant pressé, je n’eus pas le loisir de lui répéter les clauses du testament de Goncourt. Nous nous séparâmes en nous donnant rendez-vous huit jours plus tard, pour remplir nos obligations d’héritiers. Notre entretien ne m’avait nullement rassuré. Hennique était resté évasif! Le réveil en fanfare de nos souvenirs communs avait paru le laisser sourd…
Par hasard au grand complet, l’Académie fut réunie le 7 décembre 1932, à midi. Le déjeuner s’annonçait bien : marennes, homard grillé, oie farcie aux marrons, crêpes bordelaises et blanc de blanc. Je me disposais à faire honneur à ce festin lorsque j’appris avec étonnement qu’on procéderait tout de suite à l’élection, et non comme d’habitude, après le repas ; Je n’y vis aucune objection. On vota donc immédiatement et Rosny aîné dépouilla le vote à haute voix.
Les premiers noms qui m’arrivèrent à l’oreille me la firent dresser. Au sixième, plus d’illusion possible: Céline était battu et les cinq ou six voix dont il eût bénéficié la semaine précédente tombaient à trois. Les Rosny, Pol Neveux, Dorgelès, Chérau et Ponchon avaient voté pour Guy Mazeline, tandis que Jean Ajalbert, Léon Daudet et moi, étions restés fidèles à Céline. La majorité était acquise au livre de Guy Mazeline : les Loups.
Je ne soufflai mot. Je posai sur la nappe ma serviette déjà dépliée et, traversant la salle, je gagnai la porte après avoir serré au passage la main  d’Ajalbert :
- Tu t’en vas ? me dit-il.
- Comme tu vois.
Et je me retirai sans accorder le moindre signe de regret au menu. Parmi les journalistes qui guettaient dans l’antichambre le résultat du match, j’aperçus mon fils Max si bien qu’en répondant à ses questions je pus satisfaire la curiosité de ses confrères qui nous entouraient :
- Eh bien oui, je m’en vais, non pas la bouche pleine, quitte à m’entendre répéter que je ne suis pas à prendre avec une fourchette... Je ne pensais pas qu’on me ferait passer par la cuisine pour entrer dans la salle à manger. Je pars parce que Céline, mon candidat, n’a obtenu que trois voix. Le champion est Guy Mazeline... Mais voici notre secrétaire-adjoint, il complétera l’information...
Et comme quelqu’un s’inquiétait de mes intentions :
- Reprendre le maquis. J’en ai l’habitude !
Mon bras passé sous celui de mon fils, je l’emmenai déjeuner dans un restaurant voisin, suivi de reporters qui prirent le café avec nous. L’affaire eut ainsi un retentissement considérable dans la presse. Céline et son livre en profitèrent dans la plus large mesure. Quant à moi, je revivais les lendemains de Sous-Offs après les poursuites du volume et l’acquittement. La lecture des journaux me comblait de joie. Je n’avais pas à me plaindre d’être rejeté dans la mêlée puisque mon favori dédaigné l’emportait tout de même sur son vainqueur. Les Loups se vendirent en effet beaucoup moins que le Voyage au bout de la nuit, qui avait obtenu le Prix Théophraste-Renaudot.
Ma joie n’était pas épuisée, car le 17 décembre Rosny jeune écrivit de sa province, dans les Lectures du soir, une lettre bouffonne où il me reprochait « d’avoir aggravé une malveillante légèreté en tenant sur l’Académie Goncourt des propos qui feront l’étonnement et l’indignation des siècles. » Tout simplement ... Rosny aîné était étranger à cette rédaction.
En 1945, mon candidat, Roger Peyrefitte, auteur d’Amitiés particulières, battu au Goncourt, fut également recueilli par les Renaudot.

Céline à Médan dans la foule (L'Intransigeant)

Chapitre VIII Déjeuners Huysmans

Les deux années qui suivirent l’affaire Céline furent des années creuses pour l’Académie Goncourt. Les Prix de 1933 et 1934, décernés à André Malraux pour la Condition humaine et à Roger Vercel pour le Capitaine Conan, ne provoquèrent nulle perturbation. Réfugié dans mon maquis, je n’en sortais que les jours d’élection pour aller déjeuner chez Drouant, seul ou avec mon ami Latzarus, au rez-de-chaussée, me contentant de faire remettre mon bulletin de vote par le garçon d’étage. Tout m’était devenu préférable à des conversations inutiles. Mon isolement ne m’a pas toujours desservi d’ailleurs.
J’entendis beaucoup parler de Céline en 1933 et je le vis fréquemment. Il me dédia son nouveau livre, Mort à crédit.
Plus tard, son antisémitisme déclaré refroidit nos relations. Il continuait cependant de venir déjeuner de loin en loin rue de la Santé où il rencontra l’abbé Mugnier et Vlaminck. Il nous lut un jour, à l’abbé et à moi, le discours qu’il devait prononcer à Médan pour le 316 anniversaire de la mort de Zola. J’assistai à la cérémonie que j’eus à présider ultérieurement. […]


vendredi 11 juin 2021

Céline par les deux cornes à propos de la publication de Céline scandale par Henri Godard

Céline par les deux cornes

par Michka Assayas dans Libération du 29 décembre 1994
à propos de la publication de Céline scandale par Henri Godard. Gallimard, 143 pp.

Le «scandale» de Céline est double car on ne peut ni séparer l'écrivain 
de l'antisémite, ni annuler l'un par l'autre. L'essai de Henri Godard permet de sortir de ce dialogue de sourds.

Caricature de Bernard Kahn (Bécan) dans Fantasio le 15 janvier 1933
Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant Céline pour le pris Goncourt

L'œuvre de Céline a au moins un point commun avec la Bible: celui d'avoir suscité presque autant de commentateurs que de lecteurs. Jugements, opinions, gloses, interprétations: tout le monde commente cette oeuvre, même ceux qui ne la lisent pas. L'exégèse célinienne est devenue un genre littéraire à part entière, et Céline un sujet de polémique qui ne lasse toujours pas. Certains voient en lui, à juste titre, l'incarnation de la littérature considérée comme un absolu, sans comptes à rendre à rien ni à personne; d'autres, à non moins juste titre, le considèrent comme un raciste et un antisémite d'autant plus injustifiable qu'il a mis son talent d'écrivain au service de ces pulsions odieuses. La plupart louvoient, pas trop fiers, prenant ce qui leur plaît, occultant ce qui les gêne. Pas mal en ont fait l'expérience: parler de Céline tourne vite au dialogue de sourds, au propre comme au figuré, d'ailleurs, tant les cris sont rapides à fuser. C'est dire à quel point le livre d'Henri Godard est bienvenu. Il devrait être lu en préalable par tous ceux qui prétendent avoir une discussion sur Céline. C'est un bonheur de débrouiller tout un écheveau de malentendus et de questions mal posées en la compagnie d'un homme qui, sans la moindre complaisance pour son sujet, met son expérience des textes ­ il travaille depuis vingt ans à établir l'édition complète des romans pour la Bibliothèque de la Pléiade ­, sa clarté de pédagogue et son amour exigeant de la littérature au service de ce débat décourageant qu'il aurait aussi bien pu ignorer, abrité derrière sa neutralité d'universitaire.
On tourne en rond indéfiniment avec Céline, expose Henri Godard. Que l'on cherche à minorer son antisémitisme par sa qualité de «grand écrivain», ou, inversement, qu'on lui dénie cette qualité en exhibant les preuves de son antisémitisme, on s'égare de la même façon. Il est sûrement très arrangeant dans une perspective «politiquement correcte» de partir du principe qu'un grand écrivain ne saurait être un antisémite ou qu'un antisémite ne saurait être un grand écrivain, malheureusement, ça ne tient pas debout. Et, plus fâcheusement, ça vide de leur contenu les notions d'«antisémite» et de «grand écrivain» que l'on ânonne sans réfléchir à propos de Céline. Le «scandale», pose Henri Godard, est inhérent à Céline: on fausse tout à le nier. Il n'existe qu'une seule façon de prendre Céline: de face, par les ­ deux ­ cornes. Et admettre qu'il est aussi prodigieux dans l'art littéraire que dans l'expression du racisme et de l'antisémitisme. Encore importe-t-il de dire pourquoi et comment, et à quoi nous avance d'éclairer un aspect par l'autre.
Pour ce qui est du racisme et de l'antisémitisme, Godard met les choses au point. Evidemment, lorsqu'on lit, dans Bagatelles pour un massacre, que Racine, Louis XV et le pape étaient juifs, on est tenté de se dire que tout ça n'est pas sérieux. Il est certain que Céline n'a rien de commun avec l'antisémitisme logique et raisonneur des nazis et de leurs sympathisants français: il «écrit noir sur blanc, dans un livre qu'il publie, ce que Drieu réserve à son journal intime, ce que d'autres écrivent sur les murs sous forme de graffiti ou profèrent dans la rue». 
Cela n'amenuise pas son antisémitisme, loin de là. Exprimé sur un ton badin et rigolard, naturel et authentique dans son expression, le racisme de Céline passe comme une lettre à la poste auprès de ses lecteurs, pour qui l'outrance est une forme naturelle du discours. N'est-ce pas ainsi que les pulsions racistes ou antisémites prennent corps dans les cours d'immeuble, les bistrots, les ateliers, les bureaux: avec des exagérations délirantes, des ordures, des injures, des vociférations, et de prétendus arguments logiques empruntés à une information déformée, entendue trois semaines avant par le collègue qui lui-même le tient de source sûre de son gendre, etc.? Le racisme de Céline «jette le masque», avouant naïvement et sans retenue son fond irrationnel et délirant. Henri Godard a bien raison de «rêver d'un temps où les esprits auraient atteint un point de maturité tel qu'au lieu de craindre que la lecture de ces pages soit une incitation, on puisse au contraire en attendre un effet de dissuasion».
Henri Godard soutient qu'il est difficile, voire impossible, d'établir des liens entre la littérature de Céline et l'antisémitisme de l'homme, aussi réel et profond soit-il. Déjà, le racisme est absent de ses romans. Dans un passage fameux du Voyage, Céline nie l'existence d'une race française, parlant de malheureux chassés des quatre coins du monde, arrêtés là parce que la mer les empêchait d'avancer. Les personnages de juifs qu'il met en scène dans ses livres sont présentés de façon complexe, ni plus ni moins positive, en tout cas, que ceux des «Aryens». Godard va plus loin: pour lui, tout l'effort artistique de Céline le conduit dans un sens opposé à celui du racisme. En réalisant un effort stylistique inédit sur la langue parlée, en situant pour la première fois au XXe siècle, au coeur du roman, le corps et la mort qui le ronge ­ une mort présente sous la forme de la guerre, de la maladie, de la tentation suicidaire ­, Céline a montré qu'il n'existait pas de «race des seigneurs»: dans l'humanité, il n'y a que des condamnés à mort, et, à divers degrés, des «exclus», des pauvres types, des malades, tous dignes, en tout cas, de compassion. Le vociférateur raciste des pamphlets s'arrête à la porte des romans, comme si une voix intérieure lui intimait le silence. Chez Céline, le racisme est, ni plus ni moins, ce qu'il est chez tout homme: une énigme, une pulsion sauvage, quelque chose d'animal qui vous ronge, et dont vous ne vous défaites qu'en la refoulant, ou bien, comme Céline l'a fait, en l'expulsant comme un furieux. C'est la thèse d'Henri Godard: après avoir mis au point, dans ses romans, un outil stylistique où «les ponts coupés avec tout réalisme et même avec tout souci de vraisemblance et de crédibilité» conduisent à «l'adoption d'une esthétique de l'exagération» et de «la violence comme principe d'écriture», Céline n'a pu résister à la tentation de le mettre au service de ses obsessions les plus basses dans l'unique but de les calmer. En ce sens, les pamphlets sont les «sous-produits» des romans, et non l'inverse. Et Godard a raison de rappeler qu'il n'y a pas de mépris de l'homme dans les romans de Céline, mais au contraire un idéal bafoué, un pessimisme toujours à vif qui ne porte pas les germes du racisme.
Le scandale de Céline, c'est sans doute que l'ignoble ait été le propre d'un homme qui ressemblait pourtant à chacun de nous. Regarder Céline en face, c'est se rappeler que chaque homme porte peut-être en lui l'aptitude à mettre ce qu'il a de meilleur au service de ce qu'il a de pire. La volonté d'être exclusivement bon, l'angélisme actuel ­ dont on sait ce qu'ils cachent comme aveuglement et refus de voir le mal autour de soi comme en soi ­ sont, en la personne de Céline, dégonflés comme des baudruches. Là est le scandale, et il passe de loin le seul exemple de Céline.

Michka ASSAYAS