1967 aura été une année Dubuffet. L’inventeur de l’Art Brut publie une œuvre littéraire qui, par son intelligence et la verdeur sophistiquée dans son style, le consacre comme un des grands écrivains de notre temps. Le contempteur des arts culturels fait une donation extraordinaire à un musée, véritable carte de son parcours de voyant, (il est vrai que le musée des Arts Décoratifs n’est pas comme les autres, mais ouvert sur la vie, (’aventure). Et comme chacun s’enchante de pouvoir maintenant, en permanence, venir se laisser prendre au piège des Sols et Terrains, aux sortilèges de Matériologie, et cheminer parmi les assemblages, le voyage s’achève sur le traumatisme de l’Hourloupe.
Encore est-ce tout à fait à mauvais titre qu’on veut chicane à Céline au nom du bien public et du patriotisme. Pas d’homme au cœur plus chaud, pas de plus patriote, pas de plus fraternisant que lui : exemplaire. Mais il y a deux façons d’être patriote, la façon de la tête et la façon du cœur ; la façon abstraite, doctrinale, et la façon active et immédiate. Lui c’était la seconde.
Il est à remarquer que l’hostilité dont fut l’objet Céline se déclara bien avant qu’il ait manifesté ses vues sur aucun terrain politique; l’humeur de démystification qui apparaissait dans ses premiers livres en fut probablement la cause. L’intelligentsia sentit là qu’on se mettait à détruquer - comme on démine. Tout le statut de l’intelligentsia repose sur un système de vaste imposture à postes et relais si complexes et étendus qu’un ou l’autre de ces postes qui par accident saute ne met pas l’ensemble en péril ; mais quand apparaît le déterminé déboulonneur, celui qui s’attaque à la centrale, le grand saboteur, les tocsins sonnent et les sociétaires de tous grades s’élancent au rempart avec l’huile bouillante. L’intelligentsia à, de consentement unanime, fonction sociale de critiquer sans dommage le bien-fondé des institutions, d’assumer (pour empêcher qu’un le prenne pour de bon) le rôle de défendre le public contre la malversation ; elle est le baron du bonimenteur. Lui est dans la pièce dévolue la semblance de l’insurgé, mais bien entendu insurgé bidon. S’en vienne par là-dessus un qui n’est pas de mèche, le vrai insurgé, c’est la panique de tout le théâtre.
Il est possible que la peinture ait tiré profit du développement de la photographie ; il lui retirait une fonction propre à entraîner de constantes confusions et dont elle a probablement longtemps souffert. Il serait bien souhaitable que les fonctions de l’écrire, lesquelles sont pareillement de plusieurs sortes très différentes, soient de même tirées au clair. De la même façon que la peinture et le dessin sont ici moyen de création d’art et là d’information, de documentation (comme dans les relevés industriels, géographiques ou autres, ou comme dans les portraits de personnes chères ou reproductions de sites aimables), l’écrire lui aussi sert indifférement au poète et à l’avocat, au journaliste, au notaire. Il y a là deux fonctions qu’on ne sépare pas assez. La similitude, la quasi-identité de la forme empruntée par des écrits visant à la création d’art et de celle que revêt le rapport du gendarme, le discours du ministre, le mode d’emploi d’une machine, a de quoi grandement surprendre. Je crois qu’on n’en ressent pas assez l’incongruité. Pas étonnant après cela que les positions de pensée de l’avocat, du journaliste et du politicien s’insinuent dans le sillage de la forme employée et viennent prendre la place de la création d’art au point de faire même oublier ce que put être celle-ci, ce qu’elle doit redevenir.
C’est que l’écrire créatif ne commence qu’où les mots sont utilisés non plus à raison de leur stricte signification (ils forment à ce titre un pauvre registre de schémas propres à énoncer seulement des pensées bien simplistes) mais avec art comme les jongleurs font des chapeaux, des œufs, des mouchoirs - dans une tout autre optique que de les coiffer, les gober ou s’en moucher le nez. C’est à employer les mots de cette manière qu’on peut faire de leur clavier un instrument transmetteur de pensée crue et chaude. Là est l’inauguration de Céline et elle va dans le même sens que celle de la peinture actuelle qui utilise pareillement les signes, les tracés, les coloris, non plus à seule raison des figurations auxquelles ils sont attribués (et en forme telle qu’il y ait lieu de les « prendre à la lettre ») mais au contraire en s’appliquant à briser leur lien trop immédiat aux représentations directes d’objets. Par ce moyen le peintre provoque un décalage, une coupure entre les signes de transcription et les objets à transcrire ; une marge est introduite entre les premiers et les seconds et c’est cette marge, ouvrant passage à tout un flot de rebondissements et d’échos, qui devient toute la machine génératrice. Il peut paraître paradoxal que des caractères réputés privatifs comme l’impropriété, l’inadéquation, puissent, habilement mis à profit, accroître considérablement la vertu des transcriptions. Mais c’est que le peintre (ou l’écrivain quand c’est Céline) qui donne au départ pour règle à son jeu une telle ouverte articulation entre les faits décrits et la description qu’il en restitue oblige par là l’usager de l’ouvrage à substituer continuellement et le conduit bientôt à lire non plus aux lignes mais entre les lignes. L’ouvrage se trouve par là doté d’une dimension nouvelle comparable à un relief, à une résonance, au timbre d’une voix. Le timbre d’une voix est produit pareillement par la simultanéité de deux vibrations qui ne coïncident pas exactement.
Dans l’emploi magistral que fait Céline des vocables, ceux-ci fonctionnent non pas pour apporter le sens propre qu’ils comportent mais comme des bornes ingénieuses entre lesquelles il excelle à faire apparaître, sans l’énoncer (en négatif, en creux) ce qu’il vise à véhiculer. C’est en quoi le mode d’écrire qu’il a si merveilleusement mis au point (pas seulement inventé mais porté du premier coup à une perfection qu’il semble difficile d’égaler) ressemble au plus savoureux parler. Dans le parler pareillement - je vise bien sûr le parler de vraie communication, le parler bien direct et spontané - ce n’est pas le choix des paroles prononcées qui transporte et restitue la pensée mais bien le ton, l’intonation, la mimique, de telle sorte que l’essentiel - le fruit - se trouve manifesté sans être formulé, avec une instantanéité, une totalité, une force qu’aucune formulation explicite - fût-elle étendue à des heures de discours - ne pourrait atteindre.
L’implicite est peut-être le recours qui caractérise l’art. Personne n’a jamais, je crois, employé l’implicite au point que l’a fait Céline.
Jean Dubuffet

















